Jean-Joseph Jacotot

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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /Août /2009 09:00


Remarquez, s'il vous plaît, ce contraste, et continuons. La méthode universitaire parque les intelligences comme les despotes parquent les nations. Elle admet au sanctuaire de la science un petit nombre d'êtres privilégiés; les autres, elle les repousse comme atteints et convaincus d'incapacité.

La méthode émancipatrice proclame que

Toutes les intelligences sont égales.

Par-là, elle relève le désespoir abattu; elle arrache des mains de l'orgueil l'arme toujours si redoutable du mépris ; elle rend à la nature humaine sa dignité et sa grandeur; elle proteste contre l'aristocratie du talent et du génie. Elle fait une large part à l'empire toujours si grand des circonstances : les infirmes exceptés , elle n'en fait aucune à l'organisation primitive. Le reste, elle en fait l'apanage du travail et de la volonté persévérante.

Elle ne dit point comme l'ancienne école :

Fiant oratores, nascuntur poetce.

Elle dit sans hésiter :

Fiant oratores, fiant poetœ.

Voyons sur l'ensemble de la classe le résultat de ce second principe.

Classe Universitaire.

Quels sont ces élèves assis aux premiers bancs, sur lesquels toute l'attention du professeur se dirige? Leurs copies sont les seules qu'il lise, leurs devoirs, les seuls qu'il corrige, leur attention, la seule qu'il ambitionne. Eux seuls récitent des leçons ; eux seuls lui répètent, pour l'oublier bientôt, ce qu'il leur a répété cent fois. C'est le banc des élèves privilégiés. Ce sont eux qui doivent soutenir au concours l'honneur du drapeau ; eux seuls doivent faire triompher le professeur et briller la classe.

Et cette foule d'élèves qui remplissent tous les autres bancs et dont la distraction et l'insouciance annoncent le peu d'intérêt qu'ils prennent à des choses qui en effet ne les regardent pas?
Ce sont les intelligences communes et irrévocablement condamnées à languir obscurément dans les limbes classiques, à végéter de banc en banc, de classe en classe, et à quitter le collège plus sottes, plus ignorantes qu'elles n'y étaient entrées (i).


(i) Nous ne pouvons nous empêcher de rapporter ici une anecdote dont nous garantissons l'authenticité, et qui prouvera la justesse de nos assertions :

Un professeur du collège Louis-le-Grand recevait régulièrement chaque jour, parmi les copies de ses élèves, un devoir portant un nom supposé, et rempli à dessein des fautes les plus grossières. Le pseudonyme avait soin d'écrire en tête de sa copie ces mots : Je désire être lu. Obtempérant à ce désir, le professeur, sans chercher à connaître l'auteur du devoir, passait le temps précieux de ses leçons à commenter cette copie imaginaire, et qui devenait pour le reste de la classe un sujet intarissable d'amusement. La fin de l'année scotastique put seule mettre un terme à cet abus. Et c'est pourtant d'un tel système qui forcément amène ces ridicules résultats, qu'un professeur de ce même collège vient de se constituer le défenseur officiel dans un discours qu'il a prononcé à la dernière distribution des prix. Il a fait son métier. Ab uno disce omnes !

Voyons maintenant la classe Émancipatrice.

Ici tout agit, tout est en mouvement ; nul ne reste étranger à l'impulsion commune. Le vaincu de la veille est le vainqueur d'aujourd'hui : nul n'abandonne son bouclier; tous savent qu'ils sont égaux en intelligence, et que s'ils diffèrent, ce ne peut être que dans l'intensité de la volonté et de la persévérance. Or, il est si commode de trouver à la paresse une excuse toute prête, en disant : « Je n'ai point l'intelligence nécessaire! » Mais il serait si dur, si humiliant de s'avouer et d'avouer à autrui qu'on n'a pas la volonté, la persévérance nécessaire !

On vous objectera les grands hommes dans tous les genres; on vous demandera si vous vous croyez égal en intelligence à Voltaire, à Corneille, à Bossuet, à Newton. Laissez dire ces gens-là, et demandez-leur si Voltaire eût composé la Henriade et Zaïre sur les genoux de sa nourrice; si Corneille eût écrit Cinna le jour où lui vint sa première dent; si Bossuet, le jour où il put dire papa, eût improvisé l'oraison funèbre de Condé ; et si le jour où, pour la première fois, les yeux de Newton s'ouvrirent à la lumière, Newton eût pu faire la théorie de la lumière et trouver la loi de l'attraction. Quand vous direz cela, on vous rira au nez; mais on se gardera bien de vous répondre. Laissez rire, et répétez toujours :

Les intelligences sont égales.

 

Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /Août /2009 08:39


Nous avançons, nous avons fait deux pas. Voyons à quelle distance nous sommes déjà du système universitaire.

Deux idées, c'est bien peu cependant! Oui, mais sur combien d'idées générales, de lois fondamentales, pensez-vous que roule tout le système de l'univers ? Sur deux ou trois peut-être. Or, l'enseignement universel, tout universel qu'il est, n'est pas encore l'univers.

Passons donc outre.

Tout est dans tout, dit la méthode ; et ce mot qui a excité tant de rumeurs, ce mot renferme un des principes les plus féconds en conséquences dans la grande question de l'enseignement. C'est là encore qu'il faut mettre en présence la méthode universitaire et la méthode naturelle ou émancipatrice. Mais auparavant apprécions à leur juste valeur quelques-unes des objections auxquelles a donné lieu ce principe.

Non, tout n'est pas dans tout, a-t-on dit; car qui dit tout, n'exclut rien : le contenu est dans le contenant, le vin est dans la bouteille; mais l'univers n'est point dans l'univers, pas plus que la bouteille n'est dans la bouteille.

Reconnaissons ici l'impuissance des langues à exprimer toutes les idées. Quand le fondateur de l'enseignement universel a dit : Tout est dans tout, il n'a fait que répéter un adage déjà connu; il n'a point cru devoir changer les termes qui l'exprimaient. Ne tordons point les mots, pour en exprimer une sottise. Ces mots, tout est dans tout, répondent à ceux-ci, tout se tient dans le monde, tout se lie dans la nature. Il est possible qu'en analysant ces mots tout se tient, on y trouve une absurdité, comme on a prétendu en trouver une dans tout est dans tout. A qui la faute? aux langues, et non aux hommes qui les parlent.

En définitive, ces mots, tout est dans tout, n'expriment rien de nouveau; ils ne font que proclamer un fait depuis long-temps reconnu : c'est que toutes les parties du monde physique et intellectuel sont liées entre elles par la chaîne des analogies ; c'est qu'il n'est pas une idée qui, par quelque point, ne touche à toutes les autres, et ne puisse en réveiller le souvenir.

Quoi ! me dira-t-on, vous trouvez de l'analogie entre une fourmi et un éléphant! Je réponds : « La même puissance qui créa l'éléphant a aussi créé la fourmi, et le rapport des contrastes est établi. «Mais entre le soleil et le grain de sable, ajoutera-t-on, quelle analogie trouverez-vous ? » Je rappelle alors:

Celui qui dans les cieux a semé la lumière,
Ainsi que dans nos champs il sème la poussière.

Et j'ajoute que le soleil et le grain de sable sont égaux
aux yeux du grand Être, car ils lui ont autant coûté.
Appliquons ce grand principe, tout est dans tout, à l'enseignement. Nous en déduirons cet autre principe :

Apprenez quelque chose, et rapportez-y tout le reste.

Ici on m'arrête encore, et on me dit :

« Vous prétendez tout expliquer par le premier livre que vous mettez entre les mains de vos enfans. Télémaque est votre Alcoran; M. Azaïs vous dirait que Télémaque est pour vous l'explication universelle. Quand votre élève saura son Télémaque, il ne saura que Télémaque. Quand il répéterait jusqu'à la fin du monde : « Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, que trouvera-t-il là-dedans? 
Y trouvera-t-il l' Illiade et l' Odyssée?


Un enfant de huit ans, élève de l'enseignement universel, fait en ce moment un exercice conforme à notre méthode, et voici ce qu'il dit :

« Ulysse ne pouvait se consoler d'être éloigné de sa chère Ithaque, et de Pénélope sa femme. Dans sa douleur, etc » Et voilà l'Odyssée.

Un autre enfant se lève, et dit :

« Achille ne pouvait se consoler de la mort de Patrocle; dans sa douleur, il se trouvait malheureux de lui survivre; sa tente ne résonnait plus des doux sons de sa lyre ; les guerriers qui le servaient n'osaient  lui parler : il se promenait seul. Mais, loin de modérer sa douleur, les lieux qu'il parcourait ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir de Patrocle, qu'il y avait vu tant de fois auprès de lui. Tantôt il demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu'il arrosait de ses larmes ; tantôt il tournait douloureusement  ses regards vers cette partie du camp où Patrocle, revêtu de ses brillantes armes, et partant  pour combattre Hector, avait disparu à ses yeux. » Et voilà l'Iliade dans le premier paragraphe de Télémaque.

Télémaque est le livre adopté par l'enseignement universel. Tout autre livre eût pu le remplacer. Il serait inutile de dire aux admirateurs de Télémaque pourquoi Télémaque a. été préféré, et à ses détracteurs, plus inutile encore.

Toutefois, si un style élégant, une morale pure, un récit varié et intéressant, une éloquence douce et vertueuse, sont des qualités précieuses dans le premier livre remis aux mains de l'enfance, le choix de Télémaque est justifié. Ainsi l'enfant devra tout à Télémaque :

La lecture, car c'est dans Télémaque qu'il apprendra à lire.

L'écriture, car c'est le texte de Télémaque que reproduira sa plume.

La langue maternelle, car c'est dans Télémaque que seront pris tous ses exercices : la grammaire, la morale, la logique, l'éloquence, tout en un mot; car tout se trouve dans Télémaque, comme  dans tout autre livre. Tout est dans tout.



Par Joseph Jacotot - Publié dans : Textes de Benjamin Laroche
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