Je réponds encore : " Vous avez du respect pour l'autorité de monsieur Adam lorsqu'il est de votre avis. Ce grand musicien pense qu'il ne faut arriver au piano que préparé par des études
préliminaires. On doit d'abord savoir la musique. Monsieur Adam fait plus, il cite aussi l'expérience. Les progrès, dit-il, sont incomparablement plus rapides en suivant cette marche. Mais il
démontre que cela doit être. Comment apprendre en même tems, dit-il, les notes, leur valeur, les différentes mesures et le piano? Remarquez qu'il ne fait tant d'efforts que pour combattre la
mauvaise méthode, qui s'est établie, de commencer tout de suite l'étude du piano sans tous les préliminaires qu'il croit indispensables. Ainsi, nous ne fesons, comme on le voit, qu'imiter en cela
les maîtres ordinaires qui ne manqueront pas de dire ( je les entends d'ici) que monsieur Adam a tout à la fois tort contre eux et raison contre vous.
Va pour cette première inconséquence, voici la seconde: monsieur Adam s'élève contre ceux qui prétendent que les sons
se trouvent tout faits sur le piano; cette opinion est signée des membres du conservatoire; mais cette fois il n'en faut pas douter, la corporation ne pense pas , son avis ne prouve
rien.
Il est clair, en effet, que les mazette qui savent où il faut poser les doigts, produiront sur notre âme la même
impression qu'un virtuose. celui-ci n' a d'autre ressource que l'agilité qui étonne et " le faire difficile " qui en impose. L'instrument est composé de petits leviers qui
disent, bon gré mal gré, tic-tac à mesure qu'ils s'élèvent et s'abaissent. Ce claquement monotone est un accompagnement barbare qui me distrait et s'oppose à toute émotion communiquée. Au
vallon ( tic-tac) tout est sombre ( tic tic tac). Il y a de quoi mourir de rire si on y fesait attention. Pour sauver cet inconvénient, on frappe fort de la main gauche un accord
qui étouffe ce cliquetis et alors on n'entend plus le chant. ou bien, on ne fait que des roulades dans lesquelles les sons se succèdent avec tant de rapidité que l'oreille oublie ce bruit de
baguettes qui semblerait battre la mesure, si les coups se succédaient suivant une loi fixe et invariable.
Le piano n'est et ne peut être qu'un bruit confus de sons appréciables et inappréciables quel que soit l'artiste qui
joue.
Ce n'est point l'avis de monsieur Adam; mais nos messieurs de la corporation n'admettent l'autorité de monsieur Adam ou
de Fénelon que dans le cas seulement où cette autorité leur est favorable.
On commence par le piano dans l'enseignement universel et monsieur Adam dit que cette méthode ne vaut rien, donc il
a raison puisqu'il nous combat. Les maîtres de l'enseignement universel croient que les sons ne se trouvent pas tout faits sur le piano. Monsieur Adam dit la même chose, donc il a tort puis
qu'il est de notre avis.
Voilà la logique de la vieille méthode.
Le violon est un instrument que l'homme fabrique au moment de l'exécution et pour le besoin, il ne présente que les
rudimens d'un piano qu'il faut faire et refaire à chaque note. Le piano est malheureusement trop fait d'avance, il ne laisse pas assez de travail à l'artiste. Le facteur l'aide trop et en même
tems, il l'embarrasse.
Le fait est vrai, mais qu'en résulte-t-il ? Qu'il est plus difficile de parler à l'âme avec un piano qu'avec un
violon. Les ressources sont infinies pour Lafond qui saisit un violon. Aussi
est-il plus rare d'arracher des larmes avec un clavecin que d'attendrir avec un violon. Mais est-ce à dire que la difficulté soit insurmontable? Ne peut-on la vaincre en partie? Est-il
impossible d'approcher du but? Entendez-vous Moscheles de sang-froid comme vous écoutez un écolier? Et doutez-vous que celui qui vous ébranle avec un piano vous eût entrainé
avec un violon? Ne venez -vous pas d'entendre que c'était un homme qui parlait? Croyez-vous aussi qu'on soit né pour le piano plutôt que pour la trompette marine?
N'ai-je pas le génie inné d'un instrument qui n'est pas encore né?
Disciples de l'Enseignement universel, croyez-moi, le piano n'est pas tout fait.
De Ignaz Moscheles, Pastorale opus 135
III. Leçon
Faites répéter les deux premières notes et ajoutez-y les deux suivantes.
Est-ce que vous nous prenez pour des imbéciles? Voici une autre prétention maintenant; dans le premier volume vous
affectiez un air de profondeur, vous ne parliez que par axiômes. La Gazette vous a tancé à ce sujet avec beaucoup d'esprit et la Quotidienne en a pleuré avec raison. Aujourd'hui, vous parlez
lâchement et par phrases décousues, comme on décrit les pièces d'une machine, comme on expose une suite de procédés à suivre dans un laboratoire de chimie. C'est le style d'une ordonnance.
Recipe ceci, recipe cela et vous serez guéri. On a déjà dit avant vous que pour jouer de la flûte il suffisait de souffler et de remuer les doigts. Cette méthode, mère de
l'Enseignement universel, n'a pas fait fortune et vous n'avez choisi le piano que pour éviter une terrible objection dont on écrasa dans le tems l'original qui vous sert de modèle. Cette
seule objection suffirait pour abattre votre orgueil, la voici: vous ne pourriez pas enseigner la flûte ou le violon, donc la méthode n'est pas universelle. Sur le piano, les
sons se trouvent tout faits, l'élève frappe du doigt à la place indiquée et le mouvement se communique mécaniquement au corps sonore. Il ne faut ici que deux machines, un doigt et un
instrument.
Le doigt n'a aucun mérite. La touche est assez large, assez distinguée des touches voisines, pour qu'il soit impossible
de se tromper. Avec une flûte c'est autre chose. Il faut de l'oreille d'abord et encore de l'esprit. L'oreille est nécessaire car il n'y a point d'ut sur la flûte. L'instrument est
disposé à vous obéir mais il n'exécute que vos ordres. Il dit vrai si vous le lui commandez. Il est menteur quand il vous plaît. Il altère la vérité après vos inspirations. Pour peu que vous
changiez d'avis, il en change. Il commence sur un ton et finit la phrase sur un autre. Toujours docile au génie de l'artiste, le violon lui non plus ne le trâhit jamais. Sa fidélité est à
toute épreuve, son dévouement est sans bornes. Le piano au contraire, interprète grossier des sentimens de l'âme, ne sait donner qu'un ut et toujours le même ut. Quand un musicien en demande un
autre, il ne peut lui offrir que l'octave.
Avez vous entendu Lafont? Quelle âme! Quelle
poésie! C'est mademoiselle Mars qui en parle dans Valérie. La Quotidienne ne fait-elle pas bonne preuve de sens quand elle gémit comme
toute personne raisonnable doit le faire en pensant à tout cela?
Le piano reste toujours tel qu'il était en sortant des mains du facteur. Le violon ne commence à vivre que sous les
doigts de Lafont. Il n'a de valeur qu'entre les mains du porteur, c'est un morceau de bois pour les autres.
Voilà pourquoi vous avez choisi le piano. Il y a des pianos pour tout le monde, on ne peut pas acheter un violon, il
faut le créer et l'Enseignement universel ne va pas jusque là.
Il y a beaucoup de choses dans cette objection là.
1° je n'ai pas appliqué la méthode à l'étude du violon, je
supplie les antagonistes avec tout le respect que je leur dois de me permettre de ne point imiter leur manière de raisonner. Cela n'est point donc cela ne peut pas être est un
enthymème de savant qui n'est pas à mon usage.
Il m'est réellement impossible de démontrer en fait l'universalité de l'Enseignement universel, car après la
consommation des siècles, il restera encore une infinité d'expériences à faire. ceci soit dit pour apaiser un peu la fureur de nos amis. Puisse cet aveu calmer un peu leur âme. Non, Messieurs, ne
vous tourmentez point. Ni moi ni personne ne fera jamais l'application universelle de l'enseignement universel. Vos successeurs pourront toujours dire aux nôtres ( si nous en avons) : Montrez la
flûte! enseignez le violoncelle! etc. et, sans sortir de la musique, il trouveront de quoi espadronner en rugissant contre les universels. Je n'ai donc point appliqué la méthode à l'enseignement
du violon, mes bons messieurs, vous voilà contens je l'espère? Mais cette joie ne sera pas de longue durée... Ecoutez bien. Je suis prêt à l'essayer et je crois que je réussirais à rendre encore
ce service à qui m'en prierait.
Charlatan, charlatan!! te tairas-tu? dites-vous. Et moi je vous réponds en riant: homme de génie, quelle mouche te
pique? Tu n'es plus dans ton bon sens. Ne serais-tu donc qu'une machine que je fais tressaillir à mon gré? Qu'une corde que je fais frémir quand je veux? Qu'un violon dont je tire des sons aigres
quand il me plaît? Eh! que t'importent mes promesses à qui croit en avoir besoin? Est-ce une bonne action dont tu me disputes le mérites , ou dont tu m'envies la gloire? Regarde autour de toi,
homme de bien. Il y a tant de malheureux qui réclament tes bons offices. Tu ne manqueras jamais d'occasion. Envies-tu la subsistance de tes semblables que j'ai obligés? Homme de mal, tu me ferais
horreur... Cette pensée est affreuse et elle ne peut être au fond de ton âme.
Reviens à toi,souviens toi du plaisir, du bonheur dont tu jouis quand tu as fait le bien. Félicite moi de ce que j'ai fait, encourage moi à faire mieux encore, ne me suscite pas des obstacles
sans fin, ne me montre pas des difficultés insurmontables. Cache - les plutôt à mes yeux si j'étais tenté de me décourager. Donne moi l'exemple. Fais toi-même ce que je n'ai pas encore fait, ce
que mes infirmités et mon âge ne me permettront pas de faire. Tu le peux comme moi.
Allons, mon ami, il y a de l'ouvrage pour tout le monde, quand il s'agit de faire le bien. Ce trésor de bonheur est
inépuisable, ni moi ni personne ne peut exciter ta jalousie, ni t'exclure de la part qui t'est due. Il est toujours tems de venir à ce partage. Ton esprit y renoncerait, que ton coeur
n'y renoncerait jamais.
Je ne puis pas me tromper quand je te juge ainsi, créature faible, bon, méchant tour à tour. Tu me ressembles.
Comme moi, tu fais le mal par irréflexion et tu souffres de l'avoir fait. Comme moi tu n'es content que lorsque tu veux le bien de tes
semblables. On dira de toi ce qu'on a dit de moi: Il dit qu'il veut notre bien mais c'est le propos de tous les charlatans.
Le malheureux qui a dit cela oubliait que tel est aussi le discours d'un honnête homme.
Reste à juger la conscience de celui qui parle et si tu sens, au fond de ton âme, une disposition franche à obliger
ceux qui réclament tes services, que t'importe qu'un insensé fasse de l'esprit contre ta vertu? Il est à plaindre, et s'il lit ces lignes, je le vois rougir, quoique seul. Son coeur lui bat, le
livre lui tombe des mains, il pâlit...
Reviens à toi, mon frère, lui dirais-je en le serrant dans mes bras. Pleure ta faute, tu le dois, mais rassure toi,
elle est réparée. Elle ne te tourmenteras plus puisque tu en gémis.
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