Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L' ELOQUENCE DU BARREAU - 4 / 5

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 394 à 399



DE L'ÉLOQUENCE DU BARREAU
Quatrième partie - 5

 
10° Le nommé, etc., jusqu'à l'objet aimé.

Dans ce paragraphe et dans les suivans, je continue à faire mes remarques.
Ici, je vois que l'orateur répond indirectement à une objection qu'il passe sous silence. La voici:
Le sieur Rapalli s'était introduit, sous différens déguisemens, dans la famille de la demoiselle Delorme. Cochin détruit cette objection sans en parler. je n'ai pas de peineà deviner quelles sont les objections qui ne méritent qu'une réfutation indirecte, et je ferai des comparaisons de toutes ces espèces de solutions.

Ceux qui connaissent le barreau ont remarqué plus d'une fois l'importance de la distinction que nous venons d'établir. Il ne faut rien laisser sans réponse, sans doute; mais un commençant donne souvent à une objection plus d'importance qu'elle n'en aurait sans l'appareil qu'il donne indiscrètement à sa réponse. Les anciens ne manquent point de tendre ce piège à l'inexpérience de la jeunesse: un mot a-t-il été prononcé par l'adversaire, un moyen faible avancé par la partie adverse, l'apprenti qui aperçoit le défaut de raisonnement croit avoir fait une découverte; il attaque avec ardeur le point laissé à dessein sans défense; il triomphe dans une question étrangère à la question.

Il gagne un procès inventé tout exprès pour épuiser ses forces, et il perd le procès qu'il s'était chargé de défendre.
Voyez Cochin: il discute tout; mais il donne à chaque discussion l'importance qu'elle mérite: il ne perd point de vue son objet principal. La demoiselle Delorme a dit oui, librement et sans contrainte. Voilà la question, on ne peut l'arracher de ce poste inexpugnable.

11° Mais ces observations sont-elles plus importantes ou plus instructives que d'autres réflexions? Je vous ai déjà dit que des réflexions ne constituent pas une méthode. Ce ne sont point les grammairiens ni les rhéteurs qui nuisent à notre instruction: ils ne nous pervertissent point; mais nous nous retardons en commençant par les rhéteurs, et je tomberais moi-même dans cet inconvénient, si je croyais que mes remarques vous rendront improvisateur. Je réfléchis pour vous montrer que vous pouvez réfléchir. Je veux vous encourager en vous donnant l'exemple. Quand on donne une leçon de dessin ou de musique, il faut chanter, bien ou mal, peut importe; il faut prendre le crayon et le manier en présence de vos élèves; il faut improviser pour leur donner de la confiance; il ne s'agit pas de les écraser de votre supériorité naturelle; au contraire, tant mieux si vous êtes vaincu: reconnaissez de bonne foi leur supériorité acquise, mais exigez sans cesse davantage. Bientôt il n'est plus question pour l'élève d'égaler son maître, il y a long-temps qu'il l'a devancé; il s'agit de se surpasser soi-même, cela se peut toujours: c'est une route qui ne finit point.

Celui qui marche le plus se trouve à la tête des voyageurs, mais il n'arrivera jamais à la perfection, pas plus que ceux qui le suivent.

Voilà ce que nous faisons pour diriger nos élèves dans l'étude de la langue maternelle. je vous expliquerai, dans les lettres suivantes notre marche pour apprendre une langue étrangère, la musique, la peinture, dont les résultats sont établis etc.

La méthode de l'Enseignement universel, depuis la lecture jusqu'à l'improvisation, est donc toute entière dans ce peu de mots:
Sachez quelque chose, rapportez-y tout le reste par votre réflexion, et vérifiez les réflexions d'autrui sur ce que vous savez.

L'ancienne méthode, la voici:
Commencez par les réflexions de d'Aguesseau, de la Harpe etc. au bout de dix ans vous serez un avocat plaidant.

Dites à ceux qui voudront disputer sur ces méthodes: choisissez mais ne vous fachez pas, si vous pouvez: il n'y a pas de quoi. Si vous rencontrez par exemple Céphise quand vous espériez Célimène à la page 127 de ce livre, contentez-vous de rire du quoe pro qua. Les bévues, les erreurs, les paradoxes des chapitres de cette lettre, les petits axiomes de l'auteur, peuvent servir d'aliment éternel à vos plaisanteries.
Tout a un côté risible en ce monde: l'Enseignement universel comme les académies, les instituts et les universités, le savant comme l'ignorant, le moqueur aussi bien que le moqué.

Mais prenez garde, si l'expérience est décisive, vous aurez beau ne point la répéter, l'injure la plus grossière, la plaisanterie la plus délicate ne seront que de la rhétorique perdue. Si le fait est vrai, vous n'y pouvez rien.

Allons, enfans, riez tout de suite, mais ne vous mettez plus en colère, c'est malsain
.


Voilà, mes chers élèves, ce que vous pouvez répondre aux furieux, aux pamphlétaires et aux calomniateurs si vous ne jugez pas qu'il est encore plus sage de vous taire. Quant aux personnes qui n'ont pas de prétentions, vous n'aurez rien à démêler avec elles. Un homme raisonnable ne conteste pas la possibilité d'une expérience; il la vérifie, ou il n'en dit rien: mais alors il ne se targue point de son amour pour le progrès des sciences: ce serait une inconséquence.






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