EXEMPLE DE MAUVAIS RAISONNEMENS (IV)

Publié le par Joseph Jacotot

On me dit qu'on prétend que des personnages dignes de foi soutiennent qu'un honnête homme affirme avoir entendu notre homme assurer (il y a dix ans, en 1818 ou 1819 à peu près) qu'un ministre est un ventriloque; ce qui signifie, à ce qu'on dit, que, quand un ministre dit oui, toute la canaille répète oui, et que, quand un ministre dit non, tous les ventrus qui tiennent ou qui espèrent des places de ce ministre, répètent non, sans savoir ce dont il s'agit. On me dit que cette proposition, absolument erronée et d'ailleurs évidemment neuve et insolite, n'a point été, dans son temps, rétractée positivement par l'individu; ce qui prouve qu'en chaire, en présence de trois cents auditeurs, il s'amusait à persiffler les autorités qui le protégeaient et lui donnaient du pain dans son exil.

A tout cela je ne répondrai point: 1° Que l'homme dont il s'agit n'est ni exilé ni proscrit. La proscription n'est pas toujours un titre de gloire; tout cela dépend de beaucoup de considérations étrangères à l'enseignement universel.


Je ne répondrai pas: 2° Qu'un ministe auquel l'individu a en effet des obligations, a peut-être su, sur des on dit, que l'individu voulait l'insulter personnellement; que cette croyance était mal fondée; que l'individu me l'a affirmé cent fois, ajoutant qu'au surplus il ne s'abaissait jamais à se disculper de calomnieuses imputations.


Je ne répondrai pas: 3° Qu'en supposant le fait vrai, c'est-à-dire la fâcherie du ministre d'autrefois, tout le monde ayant répété depuis dix ans que l'enseignement universel était une chimère, cette répétition ressemble aux échos, ou, comme on dit dans un autre pays, aux ventrus, par la bouche ou par le ventre desquels (comme on voudra) parle ou semble parler, celui qui donne le mot à toutes ces bouches, ou la pâtée à tous ces ventres. Et si la proposition n'était pas démontrée il y a dix ans, ce n'est plus une conjecture aujourd'hui. Ce qui fait qu'il y a certains pays où l'on pourrait dire: Un ministre est un ventriloque. C'est une manière d'expliquer, par exemple, les oui et les non du même journaliste sur la même question, etc., etc.


Je ne dirai point: 4° Que c'est probablement pour cette raison-là que le fondateur (qui voudrait fonder l'enseignement universel), exige qu'avant tout un disciple de rien n'est dans rien soit nommé ministre dans le pays où l'on voudrait égaliser les intelligences. Le bonhomme est (comme nous le serions tous à sa place) entiché de son système; il croit que tout serait fait s'il avait un ministre dans sa manche; il croit que les libéraux eux-même prônerait l'égalité intellectuelle; il croit que la vieille méthode ne triomphe que parce qu'elle dispose de l'autorité; il dit que ce n'est ni la vérité ni l'erreur qui règnent sur la terre, mais la puissance; et il se fait fort de faire crier honneur à l'enseignement universel dans tous les journaux, dans toutes les académies, dans toutes les universités, conservatoires, etc., partout où le ministre de l'instruction dira sérieusement que tout est dans tout ! Il ne prétend pas que quelques esprits chagrins, voulant une place et n'en obtenant pas, ne cherchent peut-être à attaquer le bienfait de l'émancipation intellectuelle; peut-être que quelqu'employé dans le bas, quelque mince lecteur dans l'enseignement universel, ne pouvant monter en grade par son mérite, chercherait-il à se rehausser par le scandale; mais, dit le fondateur, ces écarts sont rares; nous ferons dire brouillon, mauvaises têtes, insubordonnés, etc., à tous ces gens-là; nous leur supposerons des intentions, nous leur prêterons des propos répréhensibles; ils auront peur, et l'enseignement universel triomphera pour les mêmes bonnes raisons qui consolident la vieille méthode sur les deux émisphères. Le ventre est le dominateur du monde, c'est le vrai maître explicateur, le maître des arts; Perse l'a dit: Magister artis venter.


Je ne dirai point: 5° Qu'il est bien étonnant que malgrès tout cela, les fariboles de notre vieux entêté occupent depuis si long-temps tout un royaume; qu'on n'a jamais vu un tel phénomène littéraire; on me répliquerait que, je répondrais que, on dupliquerait que, je tripliquerais que, et nous ferions une belle discussion d'après la vieille méthode. Mais je répondrais en deux mots: vous ne faites pas attention que, tandis que nous répliquons, dupliquons et tripliquons sur les ministres, le petit flamand écrit peut-être mieux que nous en français. Voilà le fait à vérifier. S'il est vrai, vous n'y pouvez rien, ni moi non plus, ni l'autorité des hommes non plus, ni le fondateur non plus. C'est de Dieu que viennent les faits; que nous les remarquions ou non, que nous les expliquions bien ou mal; nos explications sont des aventures qui coexistent avec le fait dont il s'agit, mais qui ne sauraient le détruire s'il existe. Ne citez donc jamais comme un fait ni un homme, ni un raisonnement, ni même un autre fait; cette méthode, longue et tortueuse, ne peut donner aucun résultat raisonnable. Regardez et dites ce que vous avez vu; ou bien ne regardez pas, vous ne courrez pas le risque d'avoir vu et d'être obligé de mentir. Vous direz : je n'ai pas eu le temps de regarder, et il y a de bonnes gens qui n'en penseront pas davantage.

 

 


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