EXEMPLE DE MAUVAIS RAISONNEMENS (VIII)

Publié le par Joseph Jacotot

On me dit qu’on dit tant de choses contre l’enseignement universel, qu’il serait impossible de se souvenir de tout. Par exemple, 1° un orateur, homme d’esprit de son métier, connu de toutes les tribunes du monde par des discours pleins de gravité, en différens sens, a demandé si les élèves devenaient jolies par cette méthode. Je ne répondrais point que l’orateur avait peut-être trop bu et que le vin est excusable ; que d’ailleurs cet orateur, s’il est jeune, est un étourdi, et que, s’il est âgé, c’est un vieux sot. Si je répondais ainsi, les Bohémiens pourraient dire que ce vieux sot ne les occupent point, mais qu’ils désirent savoir si le petit, qui écrit si bien, n’est point une fable ; que partout on entend des propos dégoûtans dans une vieille bouche, mais que les petits grands écrivains sont rares. 2° Un autre orateur, pour faire oublier la sottise de son confrère, a demandé si les élèves seraient d’aussi bonnes ménagères que celles qui sont instruites d’après les explications perfectionnées. Je ne répondrais point d’injures à celui-ci ; sa question n’a rien de malhonnête comme celle du satyre ; elle est seulement niaise, et les Hongrois se soucient fort peu de la niaiserie des orateurs. Est-il vrai que le petit n’écrirait pas de pareilles niaiseries ; voilà ma question. 3° Un autre, écoutant un artiste, a demandé, en se frottant les mains, si cet artiste était un émancipé de Louvain. Je ne lui répondrais pas que tout artiste est nécessairement émancipé ; que tout homme qui n’a pas rompu la longe et qui ne s’est pas formé lui-même n’est pas un artiste. Cette réponse serait trop profonde pour notre orateur. Je lui laisserais frotter ses mains d’aise d’avoir trouver sa gentillesse, et il se croirait un grand homme, ce qui est égal à l’Irlandais qui me demande si mon petit monstre, en écrivant, autant d’esprit que le gentil qui se frotte.
Tout homme qui n’a pas rompu la longe n’est pas un homme. Tant qu’il est à la lisière, tant qu’on le fait marcher, il ne marche pas. On a cru long-temps, on croit peut-être encore que les hommes ne savent marcher seuls que parce qu’on les a soutenus dans leur enfance. Les jambes pliaient d’abord ; mais à force de lisière on retenait debout le petit bonhomme qui se serait cassé le nez sans les guides. Pendant cet exercice, le corps se développe peu à peu ; les jambes acquièrent de la vigueur, et voilà enfin un homme qui marche tout seul parce qu’il a d’abord marché avec quelqu’un qui connaissait la marche. La nourrice ne parle pas mais elle agit ; si le marmot se courbe en avant ou trop à droite, elle hausse les guides ou les transporte à gauche ; ces explications, senties par le bambin, lui font comprendre ce qu’il doit faire pour marcher. Sans cette méthode, les hommes seraient encore gisans dans la poussière, comme des souches, sans pouvoir se redresser, ou, tout au plus, ils se traîneraient à quatre pattes. Vestris, Garde !, et tant d’autres cabrioleurs, ont été instruits par la lisière, et voilà pourquoi ils se tiennent si droits, même sur une seule jambe. Perfectionnons donc les lisières. Imaginons, dit l’autre, des chariots. Ces lisières de nouvelle forme réussirent, et les jambes des bambins se perfectionnèrent dans des chariots. Cependant les partisans des lisières fulminaient contre l’esprit systématique qui avait inventé les chariots. Un philosophe s’avisa de dire (au fort de la dispute) que les chariots et les lisières étaient inutiles. Aussitôt les lisières et les chariots, ennemis déclarés jusqu’alors, se réunirent contre l’ennemi commun. Cependant les pauvres qui n’avaient pas d’argent pour acheter les machines à marcher ou pour payer les bons qui les font mouvoir, ont laissé leurs enfans se débattre sur la terre. O miracle ! voilà que les petits gueux marchèrent aussi droit que les jeunes messieurs.
Si je comptais cette parabole au gentil qui se frotte les mains, il se les frotterait de plus belle, et me dirait que comparaison n’est pas raison. Les explications nous rendent évidemment capables de nous instruire par nous-même. Les explications n’ont pas formé Racine, mais elles l’ont rendu capable d’être Racine. Newton n’était pas Newton, mais les explications ont rendu Newton capable d’être Newton. Tel que vous me voyez, moi qui suis orateur, et qui me frotte les mains, je ne suis si gentil et si beau parleur que parce que mon maître, qui n’était qu’un sot (Dieu lui pardonne les sottises qu’il nous débitait !) m’a expliqué comment je devais faire pour m’élever un jour à la hauteur où vous me voyez et d’où je me frotte les mains quand j’entends parler du soi-disant enseignement universel qui n’enseigne rien. Je conçois qu’un philosophe a pu avoir l’idée de dire à un bambin en l’étendant sur le carreau : Il faut que je t’apprenne que je n’ai rien à t’apprendre ; il ne tient qu’à toi de marcher tout seul, et sans ta bonne si tu le veux. Mais pour les sciences, pour les arts, dire à un esprit : Tu peux penser tout seul, tout de suite, sans un explicateur, sans un bon qui te conduise dans les livres ; vous sentez bien que cela est trop bête pour prendre jamais. Les explications sont essentielles, bonnes ou mauvaises, peu importe, mais il en faut. La société ne choisit pas toujours les meilleurs explicateurs ; les plus grands hommes en ont eu de fort mauvais quelques fois ; mais ils en ont eu, et ce sont les mauvaises explications qui les ont rendus capables ; je ne veux pas dire que les explicateurs perfectionnés ne produiront pas des grands hommes perfectionnés ; il ne faut pas combattre l’évidence. Mais en attendant, toujours est-il que puisque ceux qui marchent tout seuls dans les sciences, ont tourné à la longe dans les manèges littéraires, il est clair que c’est la longe qui leur a appris à se passer de longe. Car, comme nous disons en logique , cum hoc, ergo propter hoc ; ce qui signifie : Avec la longe, donc à cause de la longe. Aussi je vous le prédis, ajouterait l’orateur en se frottant les mains, toutes les longes vont se réunir ; on leur a fait un appel dans les journaux, et si le fondateur ne se hâte de se rétracter, on lui fera faire quelques tours de longe à lui-même pour le remettre dans le bon chemin. Je me propose d’en faire la proposition à la chambre. Il est de l’intérêt de la chambre que la chaîne des grands hommes ne soit point interrompue sur la terre ; chaîne électrique destinée à tirer le genre humain de son assoupissement, au moyen des explications perfectionnées. L’orateur ajouterait à ces paroles de longs discours, puis il se frotterait les mains en disant, Vous verrez ! ce ton me ferait peur, et je n’oserais plus parler du petit qui écrit mieux que l’orateur qui est si gentil quand il se frotte les mains.
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