EXEMPLE DE MAUVAIS RAISONNEMENS (IX

Publié le par Joseph Jacotot

4° On me dit qu’un important de je ne sais quel pays avait dit : J’irais bien voir les petits qui écrivent mieux que moi, mais le philosophe a des formes si séduisantes ! le courtisan le plus délié n’est qu’un lourdaud à côté de lui en fait de flatterie ; il me flattera, et je n’aime pas qu’on me flatte ; ma parole d’honneur, je n’aime pas cela. La flatterie basse me dégoûte ; j’en suis las ! la flatterie délicate me fait horreur. Comme elle est rare, elle est très dangereuse. Je ne croisa pas que le fondateur me prendrait à son trébuchet ; non, cela ne m’est jamais arrivé, et les paroles mielleuses de celui-ci ne me toucheraient pas ; je déteste les fadeurs. Ce n’est donc pas que je craigne les enchantemens de cette Circé qui a dit-on métamorphosé tant de bonnes gens ; mais il est toujours plus sûr de fuir le danger que de les braver. D’ailleurs, on me demanderait ce qu’il m’a dit ; moi je n’en saurais rien puisque les autres ne le savent pas, et cela ne serait pas décent de ma part. On me demanderait ce que je lui ai répondu, et moi je n’aurais rien répondu puisque personne ne lui répond rien ; et cela ne me ferait pas honneur. Je n’irai pas puisque c’est un flatteur. Que si ce n’est pas un flatteur, comme d’autres le disent (car on dit le pour et le contre quand on parle de cet ostrogoth) ; si c’est au contraire un butor qui reçoit avec une hauteur impertinente ceux qui ont la bêtise d’aller le voir ; c’est encore pis. Ce n’est pas là ma place ; je n’irai pas me compromettre avec les petits qui écrivent mieux que moi. Il me donnerait une plume si je lui faisait une objection. Merci, je ne veux pas de plume.
 
5° On dit enfin qu’il y a une infinité de choses à dire et qu’on les a oubliées. Je répondrai qu’il fallait débuter par-là. J’aurais été fort embarrassé pour répliquer à une objection dont on ne se souvient plus et qu’on cite comme insoluble. Cette fois le citateur est dans un fort imprenable ; il cite en preuve même ce qu’il ne peut pas citer ; je me rends donc, et pour résumer tous les mauvais raisonnemens qui ont été faits par les savans, les orateurs, les hommes, les femmes, les plaisans, les tristes, les lumineux, les obscurans, les écoliers et les professeurs, je n’ajoute plus qu’un mot.
 
La Gazette a dit, et tout le monde a répété : Il y a eu des grands hommes avec le système explicateur, donc par le moyen du système explicateur.
 
L’enseignement universel, en proclamant l’opinion de l’égalité des intelligences, déclare, à la face du monde, que la Gazette déraisonne quand elle parle ainsi, et que tous les savans, les orateurs, etc. (voyez la kirielle ci-dessus) déraisonne avec la Gazette.
 
Si le raisonnement de la Gazette, des savans, des orateurs, etc., est approuvé par le sens commun, l’enseignement universel a tort.
 
S’il y a un homme sur la terre qui ne soit pas capable de sentir la fausseté du raisonnement de la Gazette, des savans, des orateurs, etc., l’opinion de l’égalité des intelligente est démontrée fausse.
 
Nous disons, nous, dans l’enseignement universel : Apprendre avec des explications ne prouve point que les explications étaient nécessaire ; mais apprendre sans explication montre l’inutilité des explications.
 
Il résulte de là que l’enseignement universel est un bienfait, et que le système explicateur est un impôt honteux que l’orgueil maintient à l’aide des préjugés sur la paresse et l’indolence.
 
De là tous ces brevets d’invention qui se heurtent dans le vide du système explicateur : explications de lecture, écriture métamorphosée, langue mise à la portée, tableaux synoptiques, méthodes perfectionnées, etc., etc., et tant d’autres belles choses copiées dans des livres nouveaux contenant une explication nouvelle des vieux ; le tout recommandé aux explicateurs perfectionnés de notre époque, qui tous se moquent avec raison les uns des autres, comme les augures. Jamais les brevetés n’ont été plus à plaindre que de nos jours. Ils sont si nombreux qu’ils peuvent à peine trouver un écolier qui n’ait pas sa petite explication perfectionnée ; de sorte qu’ils seront bientôt réduits à s’expliquer réciproquement leurs explications respectives. Le système de l’enseignement universel exclut toutes ces perfections qui le honnissent de concert. C’est un charivari à ne plus s’entendre ; la vieille rit de ces disputes, elle les excite ; elle nomme des commissions pour juger ; et les commissions, approuvant tous les perfectionnemens, elle ne cède son vieux sceptre à aucun. Divide et impera. La vieille garde pour elle les collèges, les universités et les conservatoires ; elle ne donne aux autres que des brevets ; elle leur dit que c’est déjà beaucoup, et ils le croient.
 
Le système explicateur se nourrit, comme le temps, de ses propres enfants, qu’il dévore à mesure qu’il les produit ; une explication nouvelle, un perfectionnement nouveau naît et meurt aussitôt pour faire place à mille autres. Ce vieux tronc pourri tient bon sur ses profondes racines, mais il ne pousse que des rameaux avortons qui tombent chaque jour les uns après les autres sans avoir donné de fruits, parce qu’ils tirent tous de la souche usée une sève délétère. Cette jeunesse verdoyante aujourd’hui se desséchera demain.
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