exemple de mauvais raisonnement (X)

Publié le par Joseph Jacotot


 
Ainsi se renouvellera le système explicateur ; ainsi se maintiendront les collèges de latin et les universités de grec. On criera, mais les collèges dureront ; on se moquera, mais les doctissimes et les clarissimes continueront à s’entre-saluer sans rire dans leurs vieux habits de cérémonie ; la jeune méthode industrielle insultera aux simagrées scientifiques de sa grand’mère, et pourtant les industriels emploieront toujours leurs règles et leurs compas perfectionnés pour construire le trône d’où la vieille radoteuse règne sur tous les ateliers. En un mot, les industriels feront des chaires explicatrices tant qu’il y aura du bois sur la terre.

L’enseignement universel lui-même aura son petit moment de gloire et de triomphe. Il suffit pour cela qu’on le regarde un jour comme une explication perfectionnée. Il entrera alors dans la famille explicatrice, il prendra sa petite part dans le patrimoine de la douanière ; on lui confiera quelques intelligences à développer, quelques jugemens à former, quelques esprits à redresser. Mais bientôt un perfectionnement plus perfectionné lui succèdera dans les bonnes grâces du public perfectionné, malgré les cris d’angoisse de la mère explicatrice qui, n’enfantant qu’avec douleur et réservant toute sa tendresse pour ses plus vieilles portées, voudrait n’avoir que des pontes de son âge, et frémit d’avoir donné le jour, dans son inépuisable fécondité, à la jeune et pétulante explicatrice de la géométrie appliquée. Le nouveau pondu déplaît à cette trisaïeule parce qu’il se moque de ses vieilleries ; mais il se corrigera avec l’âge (s’il prend de l’âge) ; c’est le sang des explications qui coule dans ses veines. Qui voit enfant ne voit rien.
 

Cependant l’enseignement universel, ennemi né de la famille explicatrice, n’ayant pas pu prouver sa filiation, sera déclaré illégitime, à moins que le bâtard, craignant la proscription, ne suborne quelques faux témoins qui déposent, par pitié, qu’ils l’ont entendu donner des explications aux esprits pour les redresser, aux jugemens pour les former, et aux intelligences pour les développer. Si le bâtard pouvait dans son procès citer Socrate ou quelqu’autre encore plus ancien ! Malheureusement il ne peut citer personne qui n’ait donné les explications, ou fait les questions exploratrices nécessaires pour forger, limer, étendre ou tourner les esprits. Plus on cite vieux, plus on a gain de cause aux yeux de la vieille. C’est tout le contraire aux yeux du public qui se perfectionne ; voilà pourquoi les causes des brevetés sont si difficiles à plaider devant un tribunal qui consulte deux codes différens pour se prononcer.

Enfin le bâtard ne pouvant rien citer aura l’honneur de l’unanimité des boules noires, et le cynique est capable d’en rire. Il faut pourtant convenir que, quand même il ne serait pas cynique, ce vagabond ne peut réellement pas prouver ni d’où il vient, ni quel il est, et par conséquent la police de la vieille doit lui refuser un passe-port.
1° D’où vient-il ? De rien.
2° Quel est-il ? Rien.
Est-il universel ? il ne l’a pas prouvé ; il ne le prouvera jamais. L’universalité est un fait ; or les faits ne se prouvent pas, ils se montrent. Mais on ne peut montrer que quelques faits, donc il faut des explications pour apprendre ce qu’il a enseigné sans explications. Voilà pourquoi la régence disait : Votre enseignement que vous titrez universel. La régence aurait pu ajouter : Non, seulement vous vous titrez faussement d’universel, mais vous avez tort de vous appelez enseignement. Qu’est-ce qu’un enseignement ? qu’est-ce que le mot enseignement ? c’est un substantif. Que veut dire la syllabe ment ? qu’il s’agit d’une action ; de l’action de celui qui enseigne ; de ses opérations sur l’esprit qu’il redresse, sur un petit jugement qu’il forme, sur une intelligence qu’il développe ; l’enseignement consiste dans les explications que les chaires donnent sur des livres qui ont été imprimés pour être expliqués aux élèves dont l’intelligence est aveugle mais pas sourde ; il saisissent parfaitement l’explication qui s’envole mot à mot, mais ils sont incapables de voir l’explication ineffaçable d’un livre qui ne s’envole pas.

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