exemple de mauvais raisonnement (XI)

Publié le par Joseph Jacotot



En un mot, c’est l’élève qui parle chez vous, donc c’est lui qui enseigne, donc vous n’enseignez rien, donc vous ne pouvez pas dire mon enseignement, donc vous n’aurez point de passe-port puisque vous ne pouvez vous renommer de personne en qui ceux qui enseignent aient confiance. Citez-nous quelqu’un qui ait jamais dit : Voilà ma méthode en pareil cas. On cherche votre méthode, et on découvre que c’est la méthode d’un élève ; vous voyez bien que vous êtes un filou, un escroc, et que les journaux explicateurs ont eut raison de vous dénoncer à tous vos élèves à qui vous avez volé leur méthode. Allez, escroc ; taisez-vous, filou ; ou bien citez quelqu’un qui ait jamais fait du soit-disant enseignement soit-disant universel. Tirez-vous de ce dilemme : Si vous ne citez pas un grand homme, je vous condamne par défaut de citer, car un grand homme l’aurait dit ; et si vous en citer un, je dirai que le grand homme avait tort ce jour-là, puisque son avis n’a pas prévalu. Par exemple, vous n’êtes pas un grand homme, vous ; cependant il viendra un temps où quelque imbécile déterrant un de vous volumes chez quelqu’épicier, et croyant qu’il a compris votre grimoire inintelligible, tâchera de couler ses fariboles à la postérité. Ce postère vous volera pour vous punir d’avoir volé vos élèves ; peut-être que la postérité donnera dans le panneau, car les postères seront aussi badauds que les contemporains ; mais l’immuable vieille nommera des commissions postères qui auront l’infaillibilité et l’impartialité des commissions contemporaines, et tout rentrera dans l’ordre comme aujourd’hui. Le postère déconcerté citera son devancier ; alors, comme aujourd’hui, on se moquera de lui, mais on respectera la citation, parce qu’un mort est toujours bon à citer. C’est un usagé adopté par les commissaires de tous les temps, qui s’imaginent qu’on les citera peut-être aussi quelque jour. Cependant la commission dira au postère : Si l’ancien que vous citez (c’est-à-dire le fondateur de l’enseignement universel) avait fait un bon système, nos ancien (c’est à dire la Gazette) n’auraient pas manqué de l’adopter, puisque les siècles marchent à la perfection. Peut-être que les commissaires perfectionnés ajouteront dans leur rapport qu’il est juste d’encourager les meilleures méthodes ; que le genre humain n’a pas été créé pour rester stationnaire, ni pour pirouetter, mais pour avancer (et ils citeront le Globe avec respect) ; mais que la Revue n’ayant jamais parlé que de la perfection des méthodes explicatrices, il ne peut pas y avoir lieu à délibérer sur un système qui n’a jamais fait partie du système de perfectionnement adopté par les libéraux, qui n’ont jamais cru qu’un homme pût s’instruire seul et devenir académicien sans maître explicateur. Si les libéraux de 1828 avait cru (dira le savant-philosophe-antiquaire-rapporteur) que les paysans peuvent tout apprendre seuls, ils se seraient emparés de ce levier pour exécuter leur projet favori du perfectionnement, et pour faire une niche à la Gazette. Mais pas du tout (ajoutera l’antiquaire), on ne voit dans les journaux de cette ville, qu’on appelait Paris, que quelques mots sur ce système ; on le nomme, mais on en dit rien. Ni bien ni mal dans les feuilles libérales ; dans les autres, une moquerie en passant, et voilà tout. Quelque recherche que j’ai faite (dira l’Archéologue), je ne puis rien citer de positif là-dessus, donc cela ne vaut rien, car la réputation du Globe est venue jusqu’à nous ; tout le monde le connaît. Le suffrage de la Revue me toucherait moins ; cette rapsodie fut peut-être, dans l’ancien temps, la pâture de quelques désœuvrés ; mais le Globe perfectionné a exercé une influence plus réelle sur les penseurs. Or le Globe ne cite pas l’enseignement universel. A-t-il existé ? Est-ce une fable ? Est-ce une allégorie ? C’est une question qui prépare bien des tortures aux Saumaises futurs. Je voudrais qu’une académie proposât ce sujet au concours. Ce moyen est le seul infaillible pour résoudre ce problème intéressant, puisqu’il s’agit d’un système ancien. Si quelqu’institut promettait un prix, il le donnerait, et tous nos doutes seraient éclaircis, et, du moins à l’avenir, nos successeurs pourraient citer le prix donné.

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clovis simard 26/02/2013 21:09


A POSTÉRITÉ ? C'EST MATHÉMATIQUES
Grains de sable et étoiles(fermaton.over-blog.com)


 

Julie 23/05/2007 02:25

bonjour. Ou plutot bonsoir ;)Drôle de surprise que de tomber ici, par hasard...je viens de finir la lecture d"un livre de Jacques Rancière intitulé "le maître ignorant", qui se base justement sur l'expérience de Télémaque menée en 1818 par Jacotot. J'en ai rédigé une critique qui paraitra sur mon blog dans la journée de lundi.Je travaille dans le milieu éducatif et je me sens assez en phase avec les principes de Jacotot en la matière. Je vais mettre ce blog dans mes favoris afin de découvrir son oeuvre et sa pensée plus en profondeur.A bientot!

Joseph Jacotot 29/05/2007 21:30

Avec un peu de retard, je réponds à ton commentaireOui Joseph Jacotot est d'actualitélui qui n'aimait pas les maîtres explicateurs, ceux qui t'enfoncent leur compréhension du réel dans la tête (alors que les poètes tentent de te faire partager leur émotion) lui qui disait que le peuple était une création artificielle dont il fallait se méfier est bien utile en notre époque.Il y a beaucoup à apprendre de cet homme complet et ... humain.Merci de ton commentaireet à bientôt.