Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 5

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 412 à 414


POST-SCRIPTUM
Cinquième partie


    Savez-vous, peuple Français, pourquoi M. le duc de Lévis a une si petite idée de votre intelligence, et surtout pourquoi il vous le dit avec tant de confiance? C'est qu'il sait combien vous vous croyez supérieur aux autres peuples.
    Du moment, en effet, que vous admettez ces catégories d'esprits parmi les peuples, vous êtes conduits, sans pouvoir répliquer, jusqu'aux dernières conséquences de l'académicien. Il caresse votre orgueil en vous disant que vous êtes le peuple avisé. Puis il ajoute: Il y a des grands peuples plus avisés les uns que les autres, et il y a la même différence intellectuelle entre les petits  peuples. Ainsi le Parisien est plus avisé que le Breton. L'académie de Paris est la plus avisée de toutes les académies de France.

    Français, vous comprenez maintenant qu'on ne vous appelle avisés que pour mieux vous brider. Mais voici une autre cause de l'état où l'on vous a mis; voici un nouveau moyen de rhétorique dont quelques uns d'entre vous sont peut-être encore dupes: les académies avisées étant une fois instituées, on vous inculque de bonne heure un certain respect pour  cette espèce d'inteligence. Peu à peu, les règles de la grammaire deviennent la loi suprême et vous croyez tout bonnement que vous n'êtes pas hommes parce que vous n'êtes pas grammairiens.

    Je viens vous appeler à l'émancipation; je vous invite à secouer ce joug honteux. Vos tyrans essaient de vous retenir par les préjugés qu'ils vous ont donnés: tantôt je n'ai pas le ton convenable, disent-ils et cela prouve que je ne sais pas ce que je dis. Il ne s'agit pas de raisonner, il faut prendre un certain ton; et comme c'est l'académie qui donne le ton, c'est elle qui juge si celui qui parle a raisonné bien ou mal. Voilà où vous en êtes avec vos maîtres en intelligence.

    Par exemple, le paragraphe que vous venez de lire est d'un style lourd, lâche, etc.,     l'académie en conclut que je déraisonne , et peut-être quelques Français avisés répéteront cet arrêt académique. Si j'ai le malheur de dire que l'université abrutissante lève un  impôt conséquent sur vos intelligences abruties, on vous dira que l'expression impôt conséquent n'est pas française, et que, par conséquent, vous n'avez pas à vous plaindre de cet impôt. Ainsi on ne peut point penser si on ignore la grammaire; et comme l'académie avisée a été établie juge en fait de grammaire par la loi, elle se déclare juge de vos pensées et des miennes. C'est là qu'on voulait vous amener, et l'on avait réussi.

    Moi, je vous appelle à l'émancipation intellectuelle, en très mauvais français à la vérité, mais cela ne vous empêche pas de me comprendre.

Ecartez de vos enfans les explicateurs abrutissans et les examinateurs plus abrutissans encore; cela est très clair. Vous vous en trouverez bien. Ne demandez pas l'avis des avisés. Essayez et vous verrez.



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