Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 6

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 414 à  418






POST-SCRIPTUM
Sixième partie




    On a tenté un autre moyen. On a dit d'abord que l'Enseignement universel ne vaut rien, parce que je ne ménage pas assez les abrutissans et que je n'ai pas les égards convenables pour l'abrutissement,  et encore parce que je ne sais pas la langue française aussi bien que les avisés. On ne s'en est pas tenu là. Dans la crainte que ces raisonnemens académiques ne produisent pas d'effet sur certains esprits, on a imaginé de vous effrayer par le tableau des effets pernicieux de l'Enseignement universel.


    M. le duc de Lévis s'est chargé de vous faire un beau sermon à ce sujet. Il a divisé son discours en deux parties:  Effets produits sur la jeunesse française; effets produits sur l'esprit des femmes de France.


Effets produits sur l'esprit des jeunes gens.


    Il parait, d'après M. le duc, que vos jeunes gens n'ont pas grande idée du bon sens de vos vieillards. Dans cette supposition, le duc avisé prévoit que l'opinion de l'égalité des intelligences doit conduire au mépris des vieillards. En effet, quiconque croit à l'égalité, doit croire à l'inégalité, et la présomption est l'effet inévitable de notre doctrine. Dès qu'un jeune homme sera persuadé que toutes les intelligences sont égales, il aura nécessairement la conviction de la supériorité de son  esprit.

Effets produits sur les esprits féminins.


    M. le duc n'est pas marié, ainsi il est désintéressé dans la question. Il plaint les maris dont les femmes auront été élevées dans l'opinion de l'égalité des intelligences. Mais d'abord, si l'on en croit les malins, les maris des femme de la vieille méthode n'ont-ils pas quelquefois à supporter l'humeur acariâtre de leurs épouses? Est-ce qu'à Paris toutes les femmes qui croient aux esprits différens sont bien obéissantes? Leur soumission est-elle toujours exemplaire? Français de Paris, dites-le moi en confidence: craignez-vous que vos fils ne goûtent pas, dans leurs ménages, la paix dont vous jouissez, si la doctrine pernicieuse parvenait à se propager?

    Aimables créatures dont la beauté nous séduit, dont le sourire nous enchante quand vous daignez vous occuper de nous, ne pourriez-vous plus faire notre bonheur si vous nous croyiez vos égaux? Faut-il que vous rendiez hommage à notre supériorité intellectuelle pour que nous puissions compter sur votre tendresse?  N'aimez-vous plus votre égal? Ainsi plus d'amour sans respect; il nous faudra renoncer aux plus douces affections, si vous n'humiliez pas votre intelligence.

    Je ne puis choisir ma compagne que parmi des êtres dégradés. Quel sombre avenir! Quoi! Toujours en face d'une espèce d'esprit qui ne peut comprendre qu'à demi mes plaisirs et mes peines, qui ne m'offrira que des consolations tardives et maladroites. Toujours à mes côtés ce fantôme qui me ressemble, mais qui n'est pas moi. Il m'obéit, mais il n'a pas assez d'esprit pour me prévenir. Cet esclave est élevé à se soumettre à ma voix; il reconnaît la supériorité de mon sexe, et si j'ai besoin d'un conseil, si je le réclame, il n'osera me le donner, il s'en croit incapable. Cependant, il peut arriver que le préjugé de l'éducation se dissipe peu à peu.  Alors, je serai plus malheureux encore. L'habitude de voir l'être supérieur peut développer tout à coup une idée nouvelle. On a remarqué une de mes imperfections. L'impatience m'aura fait déraisonner un instant. C'en est fait, le charme est rompu. Voilà l'esclave qui juge son maître et se venge, par un mépris souvent injuste, d'un respect irréfléchi.
    On m'avait  admiré par préjugé, on me dédaigne sans raison. Et, pour avoir usurpé le premier rang, je me trouve relégué au dernier.

    Femmes, regardez-nous commes vos égaux, nous n'en demandons pas davantage. Nous vous protégerons, la loi que nous avons faite nous l'ordonne, c'est une faible compensation de tout le bien que nous tenons de vous. Si l'un des deux pouvait se passer de l'autre, ce serait vous. Vous trouvez du plaisir à nous rendre heureux; ainsi votre bonheur comme le nôtre est votre ouvrage. Que nous devez-vous? Rien, que la satisfaction de voir que nous sommes dignes de votre tendresse.



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