Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 7

Publié le par Joseph Jacotot






Pages  418 à  421




POST-SCRIPTUM
Septième partie





    Mais revenons au duc de Lévis; il ne lâche pas prise facilement. Malheur des ménages, impertinence des jeunes gens, voilà les deux points de son sermon. Il ajoute cependant une inculpation plus grave; le danger de l'opinion qu'il combat est mille fois plus alarmant qu'il ne l'avait dit d'abord. L'autorité des maris est compromise par la nouvelle doctrine; c'est évident mais c'est un petit malheur à côté de celui dont l'académicien nous menace; depuis que la vieille opinion règne, c'est à dire depuis les commencemens du monde, l'autorité des maris  a toujours été plus ou moins compromise à Paris etc. Tous les romans, toutes les comédies, satires, vaudeville et autres ouvrages de ce genre contiennent de mauvaises plaisanteries sur cette suprématie légale dont la légitimité a toujours été contestée. Si l'on en croit les moralistes de tout temps, les débats à ce sujet sont continuellement ouverts dans les ménages comme sur le théâtre. Les tribunaux appliquent la loi de temps en temps. Mais les arrêts eux-mêmes fournissent mille traits nouveaux contre les prétentions des maris à la supériorité intellectuelle. Si tout ce qu'on dit est vrai, je ne conçois pas comment l'opinion de l'égalité des intelligences pourrait accroître le débordement.  J'aime  mieux croire que M. le duc, qui n'est pas marié, a voulu s'égayer innocemment, et faire la satire de ce qui est, en faisant semblan de craindre ce qui serait.


    Au surplus, c'est évidemment une transition que le moraliste a eu dessein de se ménager. Il a marché par gradation; c'est une figure de rhétorique qui sied à un académicien. Après avoir préparé le lecteur en lui parlant de l'autorité des maris, il s'écrie que toute autorité sera compromise par l'opinion de l'égalité des intelligences. Ceci devient sérieux, comme vous le voyez. Ainsi, quiconque ne croira pas que les préfets ont plus d'intelligence que leurs administrés sera en révolte contre l'autorité.

    Franchement, nous ne pensons pas que l'opinion de l'égalité des intelligences puisse faire tort à aucun préfet. Une femme est forcée par la loi d'obéir à son mari quand elle se croit supérieure à lui par l'intelligence, ce qui arrive quelquefois. De même un administré qui, croyant aux bêtes ( d'après le système de M. le duc) s'imagine voir un imbécile dans son préfet n'est pas exempt de lui obéir, sous prétexte qu'il y a certainement des idiots et qu'il y en a beaucoup ( à ce que dit M. le duc). La loi suppose facilement que tout homme a l'intelligence nécessaire pour être préfet. La loi ne peut pas avoir le projet d'insulter le peuple en lui donnant un supérieur. Cela n'est arrivé qu'une fois dans l'histoire.  Encore Caligula, voulant se moquer, a-t-il été obligé de chercher un cheval pour le faire consul. Le système de M. le duc est véritablement effrayant. Selon lui, il y a un nombre incalculable d'esprits faux et imbéciles! Le beau compliment pour la foule des fonctionnaires publics de tous les pays! Car, enfin, s'il y a tant de bêtes, il faut bien qu'il s'en glisse quelques uns dans les préfectures comme dans les académies.

    En vain apportera-t-on le plus grand soin à choisir, où il n'y a rien, le roi se perd en droits, dit-on en France, et si la matière manque, il est impossible de faire à point nommé, tant de préfets qu'on place, déplace, replace suivant les besoins.
    Que si vous songez que les supérieurs n'ont pas toujours le temps de choisir mûrement, et qu'enfin on peut les tromper, vous verrez que les préfectures ( si M. le duc de Lévis a raison dans son calcul désespérant) doivent être administrées par des intelligences bornées. Sans parler des connaissances du métier qu'on ne peut acquérir qu'en le faisant, et qu'il faut, par conséquent, faire avant de les avoir acquises, il est évident ( si M. le duc de  Lévis ne se trompe pas) que de toutes les espèces d'animaux, la plus mal gouvernée est  l'espèce humaine.

Les boeufs ont un  pâtre. M. le duc de Lévis aura beau dire que c'est une bête, il est pourtant moins bête que ses boeufs.





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