Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 8

Publié le par Joseph Jacotot







Pages 421 à 424





POST-SCRIPTUM
Huitième partie





    La doctrine du Duc est véritablement désespérante pour le petit nombre d'hommes de génie que la nature a jetés par-ci par-là sur le globe. C'est un vivant étouffé sous des monceaux de cadavres. Pauvre Corneille! qu'avais tu fait? Quel crime avais-tu connu quand Dieu t'a mis sur la terre. Te voilà soumis à une multitude d'intelligences subalternes; obligé d'obéir aux ordres de M. le maire, de M. le sous-intendant, de M. l'intendant, tous, gens (selon M. le duc de Lévis) qui ont probablement l'esprit faux. Il y a tant de sots d'après le système de l'inégalité, que la nuée  de commis qui vont aux mairies, aux intendances et qui pèsent sur toi, doit être un fardeau bien humiliant pour ton génie.


    S'il y a quelques parisiens avisés, au moment où nous écrivons, que je les plains! Quatre heures sonnent: voyez les rues encombrées d'imbéciles ( système du duc )  qui viennent de piquer le bureau aux mairies, aux préfectures, aux ministères. Le sort du pays est entre leurs mains. N'y a-t-il pas de quoi gémir en pensant à toutes les bévues que ce tas de sots (  système du duc ) ont dû commettre par incapacité? Combien ne doit-il pas y avoir de pauvres hères, d'esprits faux, d'idiots, d'incapables ( système du duc ) entre le premier ministre et le dernier des gardes-champêtres!

    S'il faut renoncer à l'opinion que les hommes sont semblables, s'il est certain que les intelligences ont des portées différentes, il faudrait jauger les cervelles avant de choisir un simple burgmestre; autrement il peut arriver ( système du duc ) il doit même arriver très souvent qu'on nomme un sot, une intelligence inférieure à l'intelligence d'un grand nombre des  habitans de la ville. Que de murmures n'excitera point l'élévation de ce crétin! Puisque les intelligences sont inégales, il faut nécessairement que j'ai plus ou moins d'esprit que mon cadi; et comme je suis juge et partie, je ne manquerai pas de décider la question en ma faveur. M. le duc n'a pas vu que s'il est une opinion perturbatrice, c'est la sienne. Il est pair de France; il a , selon nous, comme tout autre, les qualités intellectuelles pour être un bon pair.

    Il peut comprendre les ministres lorsqu'ils proposent une loi; il a l'intelligence de juger des avantages et des inconvéniens du projet. Mais celui qui croit ( d'après lui ) qu'il y a un  grand nombre de bêtes doit trembler à ces mots: " Fournée de pairs". M. le duc a dû être effrayé ce jour-là ( d'après ses principes ).

    Avant que la religion eût proclamé la légitimité des rois, il n'y avait sur terre que des gouvernemens de fait. Les maîtres du monde étaient embarrassés pour s'expliquer à eux-mêmes leur élévation sur leurs semblables. Enfin ils avaient imaginé que leur origine était divine; Alexandre disait bonnement qu'il était fils de Jupiter. Les empereurs romains étaient des dieux; il suffisait d'avoir régné trois jours pour être divinisé. Et, dans ces temps de culbutes, le culbutant écoutait l'apothéose du culbuté avec un sang-froid imperturbable en attendant son tour. Alors, l'opinion de M. le duc ne suffisait pas pour expliquer l'état des  choses, et on avait recours à une supposition plus rationnelle, comme on dit. Un monstre écrasait les peuples qui n'avaient pas alors la consolation de penser que ce monstre avait plus d'esprit qu'eux.

Comme homme, son joug eût été insupportable. Mais comme demi-dieu, il n'y avait rien à dire.



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