Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 9

Publié le par Joseph Jacotot







Pages 424 à 430






POST-SCRIPTUM
Neuvième partie




    La religion nous enseigne que M. Néron est un homme comme les autres. Si ce monsieur s'amuse à illuminer ses jardins avec des chrétiens enduits de suif, dois-je dire avec M. le duc que ce monstre a une intelligence supérieure qui a droit à l'obéissance passive de toutes les intelligences inférieures? Les chrétiens se soumettaient à ce monstre, mais ce n'est pas d'après le système du duc. Néron faisait des vers, mais un autre eût pu en faire de meilleurs; et comme cela pourrait arriver dans tous les pays du monde, les académies, juges suprêmes en fait d'esprit, distribueraient bientôt de véritables couronnes. On mesurerait l'angle facial de Néron, on tâterait ses protubérances, et l'on déciderait ainsi de son trône. Quels désordres naîtraient de ces expériences préliminaires auxquelles il faudrait soumettre ceux qui sont appelés à régner!

    Les chrétiens obéissaient à Néron; cependant, ils le regardaient comme un homme. Néron était leur empereur. Nabuchodonosor avait, comme on sait, une grande idée de lui-même. Ce n'est point par cette raison qu'on lui obéissait; il n'avait pas de droit personnellement pour commander aux juifs: il régnait, voilà le fait. Il était, comme le dit Bossuet, le serviteur de Dieu, comme Néron, comme tout le monde.
Comme tous les faits, il servait les desseins éternels de Dieu. Voilà la pensée qui justifie ce qui est, quel qu'il soit. Voilà la raison de la patience avec laquelle on doit supporter les faits.

    L'opinion de la supériorité intellectuelle des supérieurs de fait est évidemment mal fondée en mille circonstances. Le système d'éducation de M. le duc serait abrutissant et peu sûr; nous l'invitons à en imaginer un autre. Il serait malheureux, dans l'intérêt de l'ordre établi, qu'il ne pût se maintenir que par la croyance de l'inégalité des intelligences.


    Au contraire, l'Enseignement universel dit  que tous les hommes ont la même intelligence et que, par conséquent, il n'y a aucune raison de préférence sous ce rapport. D'où nous concluons que tout changement ne peut rien améliorer. Qui choisirait-on si on avait le choix? Et surtout de quel choix pourriez-vous dire aujourd'hui avec assurance: nous nous en féliciterons encore demain?

    Français, je vous invite à juger par vous-mêmes de ce que disent vos docteurs. C'est à vous à vous décider et à choisir entre les deux opinions, pour vous diriger dans l'éducation de vos enfans. M. le duc de Lévis ne vous tiendra jamais ce langage: il ne le pourrait pas sans inconséquence, il vous a jugé incapables de le juger. Il y a ( selon lui ) tant d'esprits faux et tant d'imbéciles parmi vous, qu'il ne saurait s'humilier jusqu'à se soumettre à une décision émanée d'un peuple de sots; ce n'est pas une opinion qu'il énonce, c'est une vérité qu'il proclame et qu'il vous impose. Il est vrai que par une bizarrerie inexplicable il semble quelquefois s'autoriser de vos suffrages et s'appuyer du consentement des peuples; mais ce ne peut être dans sa bouche qu'une figure académique, à moins qu'il ne croie à l'égalité des intelligences que quand il s'agit de se prononcer sur leur inégalité.

    Quant à moi, je vous reconnais tous pour juges compétens en cette matière comme en toute autre, aussi bien que les académiciens, les ducs, les pairs, les recteurs et les inspecteurs: choisissez donc entre la méthode explicatrice et la nôtre; voyez si vous pensez comme nous, qu'une méthode est abrutissante quand elle est explicatrice. Que ce qui sont de l'avis de M. le duc continuent à envoyer leurs enfans dans les collèges; ce n'est pas à eux que je parle.


    Mais ceux d'entre vous qui ne sont pas assez riches pour payer tant de bonnes explications, feront bien de m'écouter encore un instant. Laissons le duc:  j'en ai parlé si long-temps  parce que je connais l'empire des préjugés. J'ai essayé d'ouvrir les yeux à quelques pères de famille qui ont entendu dire toute leur vie ce que l'académicien a répété, sans y changer un seul mot; mais un vieux proverbe semble rajeuni dans la bouche d'un académicien, il acquiert de nouvelles forces dans les paroles d'un duc et pair.

    Qui d'entre vous n'a pas eu l'étourderie de dire quelquefois: M. le duc, l'a dit, donc, cela est vrai. Un noble pair l'a dit, donc, cela est vrai?
On peut faire un discours avec cette matière là, mais on n'en fera jamais un raisonnement.

    M. le duc a fait une longue lettre avec ce peu de mots: " Il y a beaucoup d'hommes qui ne font rien de bon, donc ils ne pourraient rien faire de bon quand bien même ils le voudraient."
    Lisez attentivement la paraphrase académique, et vous n'y trouverez pas autre chose. Est-ce la mode du jour de raisonner ainsi? L'académicien a bien fait de s'y conformer. On doit suivre les usages du siècles, il faut marcher avec lui. Chose plaisante! M. le duc vante beaucoup la méthode de l'Enseignement universel, il veut qu'on me donne une grosse pension, et qu'on me fasse, non  pas duc, mais conseiller d'état. Il met à ses largesses une petite condition, c'est que je renonce à cette méthode dont il vante les résultats extraordinaires. Plusieurs beaux esprits ont déjà eu l'idée de M. le duc; c'est une idée pleine de réflexion; vous allez voir.

Je dis:

Dans l'Enseignement universel, on dirige les élèves d'après l'opinion de l'égalité des intelligences.
Les beaux esprits répondent:

Ne dirigez point d'après cette opinion et nous demanderons une grosse pension pour vous, c'est à dire, à ce qu'il me semble, nous adopterons la méthode, et nous vous ferons conseiller d'état, dès que vous aurez renoncé à votre méthode.

    Français, je ne vous empêche pas de dire de telles choses avec M. le duc, si cela peut vous amuser. Il faut prendre son plaisir où on le trouve. Permettez-moi simplement de vous dire que l'Enseignement universel est une méthode par laquelle on dirige ses élèves d'après l'opinion de l'égalité des intelligences. J'ai connu des savans qui raisonnaient plus juste que M. le duc de Lévis. Ceux-là disaient: Puisque l'Enseignement universel repose sur l'opinion de l'égalité et que cette opinion est absurde, il faut proscrire ce soi-disant enseignement.
    Notre académicien est un modéré qui veut tout accommoder et il veut à toute force qu'on prenne la méthode sans la prendre, c'est à dire qu'on dirige les élèves d'après l'opinion de l'égalité en rejetant l'opinion de l'égalité. Il coupe en deux la définition de l'Enseignement universel. Selon lui, c'est une méthode superbe au moyen de laquelle on dirige les élèves. Cette direction est une belle invention de ma part et mérite une grosse pension à condition que je ne dise pas comment il faut diriger. Alors on pourra diriger d'après l'opinion de M. de lévis, ce qui ne changera rien à la méthode.

    M. le duc étant le plus illustre de nos antagonistes dans l'ordre social, j'ai cru utile pour les Français de les prévenir à ce sujet. Si je parlais aux Prussiens ou aux Anglais, ils se moqueraient de moi. C'est un autre ordre social. Je n'aurais à prémunir les Anglais contre le préjugé de l'inégalité des intelligences que dans le cas où ils croiraient à la supériorité intellectuelle de M. le duc, comme il a eu la bonté de reconnaître la mienne.






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le bateleur 20/07/2007 11:43

" Il y a beaucoup d'hommes qui ne font rien de bon, donc ils ne pourraient rien faire de bon quand bien même ils le voudraient."Tout homme vivant possède un mode d'emploi de la vie non mortel.Celui qui affirme comme le cité en niant tout de certains humains est assurément bien trop loin de la foret pour en comprendre les arbres.Le personnage dont Jacotot nous rapporte les propos (gràce à celle qui nous les transcrit ici or du silence de ceux qui l'y avaient plongé, y compris ceux qui prétendaient prolonger sa pensée) est un renard (ou un paon ou une mouche bleue ou une corneille) qui nous explique que les autres animaux lui sont inférieur