Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 14

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 449 à 455



POST-SCRIPTUM
Quatorzième partie



    Je dis que cette découverte précieuse est le fruit du hasard; et le public me saura peut-être gré de lui raconter cette petite histoire.

    Je me trouvai, comme on le sait, lecteur dans une université étrangère par une suite de circonstances extraordinaires. Les premiers élèves qui se présentèrent à moi pour apprendre le français ne comprenaient pas tous cette langue. Il y en avait dans le nombre qui n'entendaient pas ce que je disais. Je mis entre leurs mains un Télémaque avec une vieille traduction de leur langue maternelle. Un camarade, servant d'interprète, leur dit, de la part du professeur, d'apprendre le texte français en les invitant à s'aider de la traduction pour le comprendre. Ces jeunes gens apprirent courageusement la moitié de ce premier livre, jusqu'à ces mots: " J'étais parti d'Ithaque". Alors je leur fis dire de répéter sans cesse ce qu'ils savaient et de se contenter de lire le reste pour le raconter. Puis, je leur dis d'écrire ce qu'ils pensaient de tout cela. J'avais été explicateur toute ma vie, je croyais par conséquent, comme tous mes confrères, que les explications, et surtout mes explications, étaient nécessaires. Quelle fut ma surprise quand je vis qu'on pouvait s'en passer.

    Le fait était sous mes yeux, il n'était pas possible de le révoquer en doute. Je pris mon parti et me décidai à ne rien expliquer pour m'assurer jusqu'où l'élève pourrait aller ainsi sans explications. Il arriva que les élèves mettaient l'orthographe et suivaient les règles de grammaire à mesure que les vingt-quatre livres leur devenaient familiers. Mais un résultat qui m'étonna au-delà de toute expression fut de voir que ces petits étrangers écrivaient comme les écrivains français, et, par conséquent, mieux que moi et mes collègues les professeurs explicateurs.

    Ces premiers résultats frappèrent tous les yeux, et beaucoup de savans même les admirèrent. Mais personne ne comprenait la méthode, personne ne voyait qu'il n'y avait point de méthode. Tout le monde est tombé dans l'erreur où est tombé par la suite le savant et honnête Kinker. On attribuait les progrès des élèves à  la supériorité de M. Jacotot. C'est, disait-on, un ancien professeur en droit, en mathématiques et il a été à l'école Polytechnique.

    La société des méthodes de Paris n'a pas encore compris la chose. Elle veut à toute force que l'Enseignement universel soit une méthode et peut-être que les Français ont encore conservé ce préjugé? On se demande: Que pensez-vous de la méthode? Quelle est la méthode? Que doit faire le maître?
    A toutes ces questions, je réponds: Le maître ne doit rien faire, la méthode n'est rien, elle est dans la nature de l'intelligence humaine qui a été créée capable de s'instruire seule et sans maître explicateur. Il n'y a rien à examiner, rien à juger dans cette méthode là. On ne peut voir, examiner, juger que des résultats.

    Le maître n'a point de méthode. Il dit: Faites; et l'élève obéit par sa méthode à lui. Mais cette méthode là est au-dessus de la science de tous les examinateurs et de tous les juges. Voilà des réflexions qui ont échappé à la société des méthodes; elle ne sait pas encore, depuis qu'elle s'occupe de méthodes, ce que c'est que l'Enseignement universel. Je ne cesse de le répéter à ceux qui viennent me voir; j'ai prévenu les Anglais. Peut-être que ceux-ci ne tomberont point dans l'ereur de la société des méthodes. Cette société est entièrement hors de la question, et j'ai bien peur que les Français ne donnent dans les explications de la société des méthodes explicatrices. M. le comte de Lasteyrie a vu les résultats, il peut en parler en connaissance de cause. Qu'il les examine et qu'il les juge. Tout homme, tout être intellectuel en a le droit. Mais depuis qu'il est au monde, il n'a jamais vu d'enfant à qui le maître n'expliquait rien. Les maîtres ont toujours eu une méthode, une suite de procédés qui peuvent être exposés par écrit, et qui par conséquent peuvent être examinés et jugés.

    M. de Lasteyrie ne connaît que cela; il en a conclu, comme cela arrive ordinairement, qu'il ne pouvait y avoir que cela. La société des bonnes brides promet donc aux Français de comparer à toutes les brides de bonne fabrique la bride de l'Enseignement universel. La société compare ainsi deux choses qui ne peuvent être comparées. Elle vous dira en quoi les procédés qu'emploie le maître d'Enseignement universel sont préférables aux procédés des autres méthodes. J'ai beau crier depuis Louvain à l'honorable société: Je n'emploie aucun procédé, l'honorable promet, dans son journal, d'exposer mes procédés. Eh, quoi! N'y a-t-il personne, dans cette société qui puisse rendre service aux pauvres en criant aux oreilles de M. de Lasteyrie: Président, président, Vous n'y êtes pas! Cher président, vous serait il impossible de comprendre ce que je vais dire? Les intelligences ne sont-elles pas égales? Vous avez de bonnes intentions mais vous êtes parfois un peu distrait, et souvent, quand on vous parle, vous n'écoutez que ce que vous dites. Un petit mot seulement:

    Le maître, dans l'Enseignement universel, n'a point de méthode. Ainsi vous ne pouvez comparer cette méthode-là avec aucune des bonnes méthodes que vous présidez. Il est vrai que l'élève, dans l'Enseignement universel, a une méthode, mais cette méthode, cette marche de l'esprit humain, cette suite de procédés intellectuels n'est pas saisissable, on ne peut pas l'écrire et la déposer sur le bureau de la société et vous n'êtes pas le président de cette méthode là.

    Anglais, si les Parisiens sont assez bons pour avoir besoin des bonnes explications de la bonne société des bonnes méthodes, j'espère que cette vieille monnaie française  n'aura pas cours dans votre île.

    Jugez par vous-même. Vous n'avez pas besoin de M. le comte de Lasteyrie , pas plus qu'il n'a besoin de vous. Lisez ce que je vous dis et ne demandez pas à la société ce que j'ai dit. Faites attention et décidez par vous-mêmes. Ne voyez-vous pas ce qu'il y a d'abrutissant dans les prétentions de cette petite aristocratie qui s'arroge, à Paris, le droit d'expliquer ce que j'écris? Cela sent la vieille méthode.

    Comment un homme, fût-ce M. le comte de Lasteyrie, a-t-il l'audace de dire à son semblable: " Père de famille! Voilà un livre, mais vous ne le comprendriez pas si je ne vous l'expliquais. Dans ce livre il n'y a point de méthode de la part du maître, mais je vais vous exposer cette méthode, puis je la comparerai aux autres. il n'y a point de procédés mais vous devez croire qu'il y en a si je vous le dis."

    Je ne crois pas que les Anglais croient avoir besoin des lunettes de M. de Lasteyrie, j'ai même quelques raisons de croire que les Parisiens et beaucoup de membres de la société partagent l'opinion anglaise sur ces lunettes-là. Mais un pauvre homme d'un village de France, qui n'est pas encore émancipé, croira peut-être qu'il y a une suite de procédés, puisque M. le président les a vus, comparés et jugés.

Voilà ce que je dis aux Anglais, maintenant, reprenons le fil de notre narration.




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