Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 15

Publié le par Joseph Jacotot







Page 455 à 460



POST-SCRIPTUM

Quinzième partie



    Pendant que j’enseignais le français, je songeais au latin. Je fis l’expérience et elle réussit. Je prie mes lecteurs de faire attention que ce n’est pas ma méthode qui a réussi, c’est celle de l’élève. En effet, je me borne à dire : Voilà un livre, apprenez le latin. On voit qu’il n’y a là ni bonne ni mauvaise méthode de la part du maître, il n’y en a point.
    Puis je m’avisai de dire : Apprenez le grec ; l’élève apprit le grec par sa méthode à lui, et je m’écriai : A bas les méthodes explicatrices ! A bas toutes les méthodes de tous les maîtres ! en voici une nouvelle, mais ce n’est pas une de ces méthodes dont les savans peuvent juger ; on ne peut donc ni la voir, ni la montrer, ni la soumettre à un examen de la société de Paris.
    Ce serait une bonne farce si quelque savant allait s’aviser de comparer cette méthode-là avec celle des maîtres.

    La farce se joue tous les jours à Paris. Les acteurs donnaient il y a quelques temps la pièce intitulée : Emancipation intellectuelle, méthode pour la musique. Un des personnages prend la parole et dit :

    Mes chers amis, nous sommes convenus entre nous que toutes les bonnes méthodes seraient mises à notre creuset et que la nation française aurait confiance au résultat qui sortirait de notre analyse. Le peuple des départemens ne peut avoir de sociétés comme la nôtre pour le diriger dans ses jugemens. Il y a bien, par-ci, par-là, dans les chefs-lieux, quelques petits creusets, mais le meilleur creuset, le creuset par excellence ne se trouve qu’à paris. Toutes les bonnes méthodes se disputent l’honneur d’être épurées, certifiées dans notre creuset. Une seule a le droit de se révolter ; mais nous la tenons, elle y passera comme les autres. L’intelligence des membres est le vaste laboratoire où se fait l’analyse légitime de toutes les méthodes. En vain l’Universel se débat contre nos réglemens, ils nous donnent le droit de le jugerons. L’ingrat ! Nous vantons sa méthode et il nous dit des impertinences, il nous accuse d’abrutir le peuple, qu’il appelle à l’émancipation. Avez-vous mérité cette bizarre inculpation, messieurs ? Non sans doute. Continuez à vous montrer calmes au milieu des injures. Je dirai donc avec impartialité que l’émancipation intellectuelle est une bonne chose, pourvu qu’elle se renferme dans de justes bornes. Quelles sont ces bornes, Messieurs ? C’est vous et moi. Oui, nous sommes des bornes, des bornes nécessaires au-delà desquelles l’enseignement universel n’est qu’un libertinage d’esprit, une licence effrénée qu’il faut se hâter de réprimer. Il y a du bon, il y a du médiocre, il y a du mauvais dans toutes les méthodes, dans tous les procédés. Or, remarquez bien ceci : comment peut-on faire le départ du bon, du médiocre et du mauvais ? Ce ne peut être que dans votre creuset. Les pères de famille qui n’ont point de creuset attendent ou doivent attendre avec impatience votre analyse. Nous leur avons dit, dans le journal, qu' ils en avaient besoin. Vous avez prévu, messieurs, à quelle anarchie mènerait l’émancipation, si vous n’y mettiez des bornes. L’accusé prétend que sa méthode n’est rien. On l’a pris au mot dans le royaume des Pay-Bas, et il a été jugé par un calembour : Puisque ce n’est rien, comme il le dit lui-même, n’en parlons plus, dirent les savans de la Belgique. Quant à nous, messieurs, nous nous sommes rendus sur les lieux, nous devons à la vérité d’avouer que nous avons vu quelque chose, et après l’avoir jeté dans notre creuset intellectuel, nous avons décidé que nous dirions : il y a du bon. 

    L’accusé appelle de cet arrêt et dit pour sa défense :

    Pour enseigner la musique, je dis à l’élève de jouer, d’improviser, de faire un duo, un trio, un quatuor, une partition, il fait tout cela par sa méthode ; jugez la méthode de l’élève, mettez-là dans votre creuset si vous voulez, savantissimi que vous êtes ! Mais je vous en prie, ne jugez pas la mienne ; est-ce que votre société n’aurait pas assez d’esprit pour voir que je n’ai pas de méthode qui puisse être examinée, jugée, louée, blâmée, comparée, Vous faites croire aux pauvres pères qu’il y a un grand mystère à dévoiler, une analyse profonde à faire, et qu’ils doivent attendre respectueusement que vous leur disiez quand et comment ils pourront se permettre de commencer.
    C’est une très vieille ruse que celle des sociétés savantes, dont le monde a toujours été et sera toujours probablement dupe. On prévient le public de ne pas se donner la peine d’examiner ; la revue se charge de voir, la société s’engage à juger, et pour se donner un  air d’importance qui en impose aux paresseux, on ne loue, on ne blâme jamais, ni trop ni trop peu. Cela annonce un petit esprit d’admirer avec enthousiasme, mais en louant ou en blâmant avec mesure, outre qu’on se fait une réputation d’impartialité, on se place ainsi au-dessus de ceux qu’on juge, on vaut mieux qu’eux, on a démêlé avec sagacité le bon du médiocre et du mauvais.

Le rapport est une excellente explication abrutissante qui ne peut manquer de faire fortune.

    D’ailleurs on invoque quelques petits axiomes dont on larde son discours : il n’y a rien de parfait… Il faut se défier de l’exagération… c’est au temps à sanctionner… et cela fait bien. Avec ces petits dictons, il n’ y a rien dont on ne puisse parler doctoralement aussi bien que la société des méthodes de paris

    Encouragé par les succès que j’avais obtenus, j’osai dire à mes élèves de peindre, et je fus obéi. Je ne trouvais aucun obstacle avec mes élèves ; mais les savans n’étaient pas aussi polis en apparence que la société des méthodes. On cria au charlatanisme. La société de M. de Lasteyrie n’a jamais parlé ainsi de personne. Son langage n’a pas autant de grossièreté, mais est-il plus poli en réalité ?

    J’ai souvent gémi du ton mielleux mais protecteur avec lequel on parle à ces pauvres auteurs de France qui ont la bonhomie de croire aux lumières de la société, ou qui se trouvent réduits à invoquer son témoignage par besoin. Alors c’est une grande dame dont un malheureux réclame la protection, et qui daigne jeter un regard de bonté sur celui qui l’implore. On aime, quand on se trouve dans cette position à humilier le protégé par mille conseils qu’il ne demande pas et qui lui font sentir son infériorité intellectuelle. Que nous avons d’esprit avec ceux qui ont besoin de nous et qui ont la sottise de nous le dire ! Comme nous savons bien prendre le ton grave des explicateurs ! Avec quelle volupté nous développons nos pensées lorsque nous n’avons point de contradiction à craindre ! Comme nous savourons nos propres paroles quand un pauvre diable est obligé de s’humilier devant une décision qu’il implore.

    Nous sommes tous un peu sots de cette sottise-là ; mais le type de sots de cette espèce, ce sont les rapporteurs des sociétés savantes et les rédacteurs des feuilles publiques. Ceux-ci sont peut-être encore plus comiques dans leurs prétentions à gouverner les esprits.





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