Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 16

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 461 à 470






POST-SCRIPTUM

Seizième partie



    Que le lecteur fasse bien attention qu’il ne s’agit ici des journaux d’aucun pays en particulier. On parle de l’espèce savante, de l’espèce journaliste en général ; l’Observateur belge ou l’Observateur autrichien, ou le  Journal d’Education, le Globe ou le Times, peu importe. Ces petites corporations sont des êtres de raison qui déraisonnent de la même manière dans tous les pays. Ces chefs intellectuels sont pour l’ordinaire invisibles, on ne peut les saisir. Ces gouverneurs d’idées, à l’imitation des gouverneurs réels, se font une guerre perpétuelle entre eux.  Mais ils se coalisent contre l’Enseignement universel des peuples et des gouvernemens véritables.

    L’émancipation intellectuelle parviendra-t-elle à se faire jour au travers de ces brouillards épais d’explicateurs qui expliquent aux peuples leurs droits et aux gouvernemens leurs devoirs ? Cela est difficile à croire : les souverains consulteront les explicateurs qui les environnent, et les peuples ont confiance dans les explications contraires. Quel est le père de famille qui se croit capable de se décider, en fait d’éducation, sans l’avis de la société des méthodes ? L’émancipation intellectuelle anéantirait cette société ; jugez de quel œil elle doit regarder les prétentions de l’Enseignement universel. Forcée de parler, par une succession de faits qu’elle connaît, ( qu’elle doit connaître ) depuis dix ans, elle cherche à nous brider comme elle bride toutes les méthodes explicatrices.

    Prenez garde à vous, Pères de famille ! Faites vos affaires vous-mêmes : ces intendans de vos domaines intellectuels ne sont pas toujours insensibles à leur intérêt. Ce n’est point l’amour de l’argent qui domine ces intendans-là, mais c’est l’amour de la domination intellectuelle. Défiez-vous de toute espèce d’amour. Ne comptez pas trop sur les rapports de tout ce qui s’appelle amour, quelqu’en soit l’objet. Voyez ce qu’on fait, voyez ce qu’on dit quelquefois contre sa conscience par pur amour pour les truffes !

    M. de Vatimesnil avait une bonne intention ; il cherchait, dit-on, les améliorations d’un système abrutissant. Mais ce grand maître n’a pas pris les moyens d’arriver à son but. S’il faut en croire les journaux, il aurait dépêché à Louvain un maître explicateur abrutissant pour savoir de lui ce qu’il pense de l’émancipation intellectuelle. Cela n’était pas réfléchi. L’amour des explications est un amour tout comme un autre. Il faut se défier de ses rapports. Voici le fait : Le champion de la vieille méthode s’est présenté au tournoi après l’heure qui lui avait été imposée ; le combat fut remis au lendemain ; mais le champion  de la veille n’osa revenir pour défendre sa dame ; il s’enfuit et court encore.

    Cela doit servir de leçon à tous les grands qui veulent des rapports sur un sujet quelconque ( car Tout est dans tout ) . Ne demandez jamais à un explicateur abrutissant ce qu’il pense des explicateurs abrutissans. Il n’y a qu’un cas où l’on puisse agir ainsi sans inconséquence ; c’est lorsque l’on condamne soi-même l’émancipation intellectuelle, et que, pour se conformer à un vieil usage, pour la forme en un mot, on se propose simplement de pouvoir dire aux criards : Je me suis fait rendre compte, on m’a fait un  rapport, j’ai envoyé sur les lieux, j’ai pris tous les renseignemens que la prudence exigeait. Ces lieux communs sont un talisman sûr. Ces paroles sages contentent tout le monde, et personne ne s’avise de demander : Par qui s’est-il fait rendre compte ? Quels sont les intérêts du rapporteur ? Dans quelle classe a-t-on choisi le juge qui doit faire la descente sur les lieux ?
    On ne demande rien de tout cela. On attend, on espère d’un côté, et, de l’autre côté, on gagne du temps pendant lequel on continue avec ardeur l’abrutissement. Arrive un autre ordre de choses : le mandataire et le mandant tombent à la fois, mais l’abrutissement reste.

    Cela doit être ainsi, je le prédis dans mes ouvrages. Jamais l’espèce humaine ne changera de nature. Elle est abrutie par les explications, c’est un fait. Mais ce fait est aussi ancien que le monde. Une petite peuplade par-ci, par-là, se révoltera de temps en temps contre les explications.
    Lorsque, de perfectionnemens en perfectionnemens, elles seront visiblement trop abrutissantes, il se formera dans cette peuplade un centre droit et un centre gauche. La vraie droite tiendra bon pour les maîtres explicateurs. L’extrême gauche criera à l’émancipation intellectuelle. Mais les centres, flottant sans cesse entre les extrêmes, maintiendront la stabilité de l’équilibre. On changera le nom des explicateurs, on fera une nouvelle école normale, on la défera, et ces petites oscillations animant la scène amusent les badauds. Ils croient que le pendule est libre dans ses mouvemens, et ne voient pas qu’il est attaché à un point fixe.
De tout temps il y a eu de ces petites révoltes contre les explicateurs ; mais une révolution contre les explications, jamais.

    La soif des explications est une maladie incurable. Au lieu de lire et méditer mes ouvrages, on demande des explications de ces ouvrages. Aussitôt, voilà mille explicateurs en mouvement. C’est moi qui suis le bon explicateur de la méthode non explicatrice dit l’un. Tu en as menti, c’est moi! dit l’autre.

Taisez-vous tous, dit le président de la société des bonnes brides, en agitant sa sonnette : vous êtes tous des présomptueux. La société travaille dans le silence, elle essaie, elle met en œuvre la suite des procédés ; le fondateur a beau dire que vous avez tous autant d’intelligence que la société. Quarante fois un esprit a plus d’esprit qu’un esprit tout seul, cela est évident. Taisez-vous donc, tous, et que les pères de famille attendent dans un respectueux silence, l’arrêt de la société des méthodes. Aucun de vous n’a l’intelligence assez développée pour comprendre le fondateur. Peut-être que l’école normale pourrait donner un avis passable sur ce sujet, mais l’avis de la société est le plus sûr. Ces gens de l’école normale tiennent à l’abrutissement par les préjugés, par l’argent, par mille autres liens ; leur ambassadeur a fait piteuse ambassade. Le droit des gens de lettres a été violé dans sa personne sacrée ; déjà il y a déclaration de guerre.
Pour toutes ces raisons et pour beaucoup d’autres, les Français feront bien de ne point prêter l’oreille aux déclamations perfides d’un chargé d’affaire, dont le caractère a été indignement souillé dans le camp ennemi. En conséquence, la société a décidé à l’unanimité ce qui suit : Il est ordonné aux pères de famille de rester, eux et leurs enfans, dans les explications perfectionnées que la société leur a recommandées et leur recommandera par la suite, jusqu’au moment où la société leur permettra de s’émanciper, conformément aux réglemens qu’elle fera pour ladite émancipation.

    Mais en voilà  assez sur le mode d’enseignement. On  comprend sans doute maintenant en quoi la méthode non-explicatrice diffère des autres, et pourquoi la société de M. de Lasteyrie n’entend rien à cette méthode–là. Terminons en exposant nos idées sur la succession des études. Il y a des pères de familles qui sont libres dans l’éducation de leurs enfans :

1° Les souverains et les grands par leurs naissance et par leur fortune.

2° Les très pauvres.

3° Les moyens, qui ne destinent pas leurs enfans aux places que donnent, dans tous les pays, les explicateurs et les examinateurs abrutissans.

4° Enfin ceux qui n’ont que des filles.

Ceux dont je viens de parler peuvent émanciper leurs enfans en ne les occupant que de la langue maternelle, jusqu’à quatorze ans.
A cette époque, l’enfant saura :
1° les vingt-quatre livres de Télémaque ; il récitera les six premiers et racontera les autres.
2° Il aura fait des compositions morales comme les plus fortes élèves du pensionnat de Mademoiselle Marcelis.
3° Il saura faire des réflexions métaphysiques comme les élèves dont nous avons parlé. Ainsi il connaîtra l’homme sous le double rapport moral et intellectuel.
4° Il connaîtra l’ouvrage de Fénelon sous le rapport de l’art.

A cette époque, et dans l’état intellectuel où il se trouvera après avoir fait les exercices ci-dessus, il apprendra seul, sans maître explicateur, tout ce qu’il vous plaira.

    Croyez-vous, disais-je à l’envoyé de l’école normale, que les enfans de quatorze ans qui savent lire comme les élèves de Mademoiselle Marcelis, aient besoin d’un explicateur pour comprendre un livre d’arithmétique ? Vous ne savez pas mieux lire qu’elles et pourtant vous pourriez apprendre seul l’arithmétique que vous ne savez pas. Qu’en pensez vous ?

    L’envoyé a-t-il pensé ? Je n’en sais rien. Mais il n’a rien répondu. Et comme  l’envoyé s’aperçut que, s’il restait à Louvain, on le forcerait à penser, le paresseux, qui n’en a pas l’habitude, a pris la diligence pour s’en retourner à Paris. Que les Parisiens fassent l’expérience et ils verront. Dites lui : Qu’en pensez-vous ? Il prendra son chapeau, et vous en serez quitte ; la recette est infaillible.

    En général, disais-je à quelques disciples anglais qui furent témoins de la déconvenue du champion de la vieille, en général on ne sait pas prendre au trébuchet cette espèce de gibier. Je vais vous faire une comparaison pour vous expliquer ce que je fais quand je discute avec un diplomate du vieux jeu :

    Quand un Indien veut prendre une bête, il lui jette au cou un nœud coulant ; l’animal prend la fuite, l’Indien s’arrête, et la bête en courant croit échapper, sans penser que la corde se tend et que le nœud se serre à mesure qu’elle galope, jusqu’à ce qu’enfin une secousse violente lui fasse faire la culbute. L’Indien arrive alors et s’empare de la bête étranglée. L’Indien ne rate jamais son coup.

    De même, lorsque votre adversaire veut divaguer, profitez de la première sottise qu’il dit et jetez-lui le nœud : Qu’en penses-tu ?
Le protée logicien bondira, écumera, il donnera à la sottise qu’il a dite mille formes variées ; cependant, si vous restez en place, si au lieu de vous jeter sur tous les os qu’il vous jette pour les briser, si, au lieu de courir après lui, vous lâchez tranquillement la ficelle en répétant Qu’en penses-tu ? Votre ergoteur n’ira pas loin. On prend même les baleines par ce moyen. Il ne faut jeter le harpon qu’une fois.

Voilà le conseil que je vous donne pour vous tirer victorieusement d’une discussion avec un abrutissant quelconque.

    Mais revenons à l’ordre des études et au choix des matières à enseigner. On peut, comme je le disais tout ) l’heure, se borner à la langue maternelle, et quand l’élève pense et écrit comme les meilleurs écrivains français, donnez-lui des livres, ouvrez-lui vos amphithéâtres, vos cabinets de physique, vos laboratoires : l’élève émancipé n’a besoin de personne pour le conduire dans le laboratoire des sciences. Il tient le fil à la main et ce fil, c’est le fameux Tout est dans tout.




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