Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum 17

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 470 à 477




POST-SCRIPTUM

Dix-septième partie


TOUT EST DANS TOUT

    Quelques savans commencent à comprendre l’utilité de cet exercice dont on a donné plusieurs exemples dans le journal de l’émancipation intellectuelle. Essayons d’expliquer encore une fois ce que nous entendons par l’exercice Tout est dans tout.

    Dès que l’élève sait écrire sa langue maternelle comme les meilleurs écrivains ; dès qu’il pense comme eux ; dès qu’il connaît l’ouvrage de Fénélon, il ne tient qu’à lui d’y rapporter tous les ouvrages de littérature. C’est ce rapport, c’est cette comparaison qui constitue l’exercice intellectuel auquel on a donné le nom de Tout est dans tout.

    Si l’élève regarde un ouvrage grammatical en le rapportant à l’ouvrage de Fénélon, il verra que le grammairien est le même être intellectuel que Fénélon. C’est le même art, et il dira : Tout est dans tout.
En un mot, considérez un dé, une botte, une chanson, un livre, un passage d’un livre, vous verrez toujours des  preuves de la même intelligence : Tout est dans tout.

Exemple.

    Voici un passage d’un petit livre d’arithmétique :
«  L’addition des fractions est une opération par laquelle on joint ensemble plusieurs fractions pour n’en faire qu’une seule. Il faut, avant de rien faire, reconnaître si elles ont le même dénominateur. Dans le cas contraire, on doit avoir recours à la quatrième réduction.
« Quand les fractions ont le même dénominateur, on commence par additionner tous les numérateurs, et on cherche combien il y a d’entiers, ce que l’on connaît en divisant le total des numérateurs par le dénominateur commun ; le reste forme le numérateur d’une nouvelle fraction qui a le dénominateur commun pour dénominateur. Les entiers se portent aux sus, aux livres, si les fractions sont des fractions de livres ou de sous. Le reste de l’addition se fait comme à l’ordinaire. »

Voici les réflexions de l’élève en considérant cet ouvrage humain.

On joint ensemble … pour n’en faire qu’une.

Il y a presque toujours dans ce que fait l’artiste une simplicité qui tend à rendre plus claire chaque partie de son ouvrage.

Avant de rien faire… il faut.

La prudence est une des principales qualités de l’artiste

Dans le cas contraire on doit avoir recours  à la quatrième réduction.

Elle lui est rarement inutile et, par son moyen, il met en usage les connaissances qu’il a déjà acquises.

Quand elles ont le même dénominateur, on commence…

Après avoir aplani les premières difficultés, il travaille avec l’ordre de l’attention.

On cherche combien il y a d’entiers, ce qu’on trouve en divisant le total des numérateurs par le dénominateur commun.

Conjecture, cherche et trouve la conclusion d’une partie de son ouvrage dans son ouvrage même.

Il en forme le numérateur d’une nouvelle fraction, qui a le dénominateur commun.

Il est ainsi dirigé par une certaine économie qui lui fait tout employer selon sa valeur, sans rien mettre de trop.

Sous… livres. … Le reste se fait comme à l’ordinaire.

Arrangeant, séparant selon la circonstance, il finit sans peine ce qu’il a commencé.

    Pour bien saisir l’esprit de cet exercice Tout est dans tout, il faudrait entendre des élèves de Mademoiselle Marcelis expliquer tout cela de vive voix. On tâchera ( dans le Journal de l’émancipation intellectuelle) de ne laisser aucun nuage sur le sujet, en donnant de temps en temps quelques exemples.

    Cet exercice, comme on le voit, lie toutes les sciences et tous les arts sous un seul point de vue. Il a pour but de s’assurer si l’esprit humain se montre toujours le même dans toutes ses productions.
   
    Dès 1819, l’axiôme Tout est dans tout révolta les savans de la Belgique, et M. le duc de Lévis, en 1829, s’est traîné à leur suite, en répétant leurs lazzis à ce sujet. J’aurais désiré qu’un pair, un duc, un académicien, un Français n’eût pas donné dans ce bourbier. Mais il est écrit que les savans y barboteront jusqu’à la consommation des siècles : Tout est dans tout.

Dès 1819, on m’écrivait : » Monsieur, je voulus l’autre jour, dans une société de beaux esprits, soutenir l’axiome Tout est dans tout. Un persifleur me demanda si tout était dans Télémaque. Je lui répondis oui effrontément. Il ajouta :

- Et dans le premier livre ?

- Oui, toujours effrontément.

- Et dans le premier mot ?

- Je n’en sais rien.

Tout le monde éclata de rire. Je vous prie de me dire ce qu’il fallait répondre. »

    Il fallait répondre que vous croyez que tous les ouvrages humains sont dans le mot Calypso puisque ce mot est un ouvrage de l’intelligence humaine. Celui qui a fait l’addition des fractions est le même intellectuel que celui qui a fait le mot Calypso. Cet artiste savait le grec ; il a choisi un mot qui signifie artificieuse, cachée. Cet artiste ressemble à celui qui a imaginé les moyens d’écrire le mot dont il s’agit. Il ressemble à celui qui fait le papier sur lequel on l’écrit, à celui qui emploie les plumes à cet usage, à celui qui les taille avec un canif, à celui qui a fait le canif avec du fer, à celui qui a procuré le fer à ses semblables, à celui qui a fait l’encre, à celui qui a imprimé le mot Calypso, à celui qui a fait la machine à imprimer, à celui qui explique les effets de cette machine, à celui qui a généralisé ces explications, etc.,  etc. Toutes les sciences, tous les arts, l’anatomie et la dynamique etc. etc. sont les fruits de la même intelligence qui a fait le mot Calypso. Un philosophe, abordant sur une terre inconnue devina qu’elle était habitée en voyant une figure de géométrie sur le sable. "Voilà des pas d’homme" dit-il. Ses camarades le crurent fou, parce que les lignes qu’il leur montrait n’avaient pas l’air d’un pas. Les savans du XIXème siècle perfectionné ouvrent de grands yeux hébétés quand on leur montre le mot Calypso, et qu’on leur dit : "Le doigt de l’home est là." je parie que l’envoyé de l’école normale de France dira, en regardant le mot Calypso :  "Il a beau dire, cela n’a pas la forme d’un doigt."

    Il n’est pas possible, disais-je à l’occasion de l’envoyé de M. de Vatimesnil, il n’est pas possible que l’université n’ait rien de mieux que cela. Attendons qu’il en vienne un autre ; je ne demande pas mieux que de rendre service à une université dans laquelle j’ai contribué pendant  trente ans à abrutir la jeunesse, parce que je n’en savais pas davantage ; mais qu’on m’envoie au moins quelqu’un qui ne vienne pas pour me juger, mais pour me prier de lui donner des leçons. Que si l’université croit n’avoir pas besoin de moi, qu’elle me laisse en repos. Il ne suffit pas de ne pas payer ses dettes, il faut encore être honnête. Elle me doit une pension, est-ce une raison pour venir m’embêter ?

    Le mot embêter paraîtra trivial à M. le duc de Lévis ; mais il faut qu’il s’y accoutume, c’est ainsi que je parle. Je disais encore aux professeurs anglais qui étaient présens à la réception de l’ambassadeur de l’université de France : Allez dire aux Anglais que vous avez été témoins d’une scène plaisante, quoique les Anglais soient sérieux, cela les déridera peut-être un instant.
Arlequin devait trois cent francs. Son créancier le somme de payer et il répond :  " J’ai une grâce à vous demander, rendez-moi un nouveau service, prêtez-moi encore trois cent francs et je vous en devrai six cents ". Tout est dans tout. Je riais en parlant ainsi. Mais les Anglais n’avaient pas envie de rire. Ils devinrent plus graves qu’à l’ordinaire. Etait-ce pitié ? Etait-ce mépris ? Pour qui ?…. Français, que pensez-vous de cette page de l’histoire universitaire ? Tout est dans tout ; ce n’est pas toujours celui qui est le plus âpre à se faire payer qui paie le plus exactement.

    J’ai rapporté tout cela pour ceux qui sont bien aises de connaître le fond de l’histoire de l’Enseignement universel.

    Je désire que la France paie la pension qu’elle me doit, à mes petits-enfans, n’importe quand. Ce serait une preuve qu’elle est émancipée et qu’elle a profité du bienfait.


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