Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle Post-scriptum Fin

Publié le par Joseph Jacotot





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Pages 477 à 486



POST-SCRIPTUM
Suite et Fin de l’ouvrage



    Mais revenons à l’exercice Tout est dans tout. Outre l’avantage d’exercer l’intelligence de l’élève, il a pour but de lui mettre sans cesse son ignorance devant les yeux. Après avoir fait des réflexions morales et métaphysiques, et lorsqu’il pense et écrit comme les meilleurs écrivains, il s’aperçoit qu’il est trop ignorant pour expliquer tous les mots du premier paragraphe seulement, il en fera peut-être l’analyse grammaticale, s’il a vérifié la grammaire ; mais il n’en fera pas l’analyse mythologique s’il n’a pas étudié les mythes. Il dira, en gros, que Calypso est une divinité inférieure.  Dira-t-il ce qu’un ontologiste dirait sur ces êtres de l’imagination grecque et qui n’avaient aucune existence réelle ? Dira-t-il ce que dirait un maître d’écriture sur l’art de former des mots avec la main ? Dira-t-il ce que dirait un imprimeur, un  graveur, un sculpteur, un peintre, lorsque le mot est imprimé, gravé, sculpté ou peint comme font les Chinois ? Comparera-t-il ce mot avec celui des armoiries, avec ceux des prêtres égyptiens ?

    L’élève fait réfléchit sur ces mots : Calypso ne pouvait se consoler ; il a fait des réflexions morales. Mais dira-t-il : Elle est malade, il faut lui donner tel remède d’après les principes de la thérapeutique ? Saura-t-il préparer ce remède comme un pharmacien ?
Dans sa douleur, c’est un état pathologique, dirait le médecin, puisqu’elle souffre, quoique le mal ne soit que moral. Tout ce que l’élève vous dira là-dessus, le voici :

Métaphysique et pathologie.

« La métaphysique est, pour ainsi dire, le naturel de l’âme. La pathologie est la métaphysique du corps.
La science de la métaphysique est un océan sans fond ni rive ; l’âme ne pouvant être ni vue ni touchée, on  ne peut donner une preuve irrécusable de ce qu’on en dit. Et, pour n’être point en discussion continuelle, les métaphysiciens doivent être et se croire réciproquement de bonne foi et de bon jugement ; de plus, ils ne doivent point douter qu’ils n’aient tous la faculté de bien rendre leurs idées.

    Il n’en est point de même de la pathologie, et cela par un effet inévitable du fait opposé à celui dont j’ai parlé pour prouver qu’en métaphysique on ne peut rien prouver. Le corps est matériel, donc on peut le toucher ; il vit, or tout ce qui a vie est sensible à l’impression d’un autre objet. Par conséquent, on peut toujours vérifier la justesse d’une remarque, d’une observation, d’une opinion relative à la pathologie.
    On ne pourrait nier par exemple l’impression douloureuse que reçoit le corps par le contact d’un objet rude, ou par la pointe aiguë et acérée d’une flèche ou d’un dard ; car si on voulait en soutenir l’épreuve, la fermeté de l’âme pourrait empêcher les signes violens de douleur, mais la tension des nerfs et des muscles, la contraction des membres décèleraient, en dépit de la volonté, la souffrance du corps.

    La connaissance de la métaphysique et celle de la pathologie doivent nécessairement apprendre que l’âme et le corps soumettent alternativement leurs mouvemens l’un à l’autre, à mesure que l’un ou l’autre est plus fortement occupé, ou saisi, ou frappé. C’est-à-dire, que les mouvemens du corps obéissent aux sensations de l’âme , si son agitation est plus forte que celle du corps, et que le corps communique à l’âme l’impression qu’il reçoit. »

    C’est ce qui a été répondu chez Mademoiselle Marcelis. On ne peut pas en dire davantage quand on  ne connaît que Télémaque.
Continuons.

Sa grotte : Le naturaliste ne ferait attention qu’aux curiosités de l’île qui ont quelque rapport à ses études ; un architecte regarderait la construction des voûtes, un géomètre leurs surfaces etc.

Ne résonnait plus : Un physicien écouterait la résonance de la voûte, et chercherait à expliquer le phénomène d’après la forme de la voûte et les lois de l’acoustique.

De son chant : Un musicien parlerait de la mélodie des sons, un poète de la prosodie et des vers que chantait Calypso, un physiologiste examinerait si on chante avec un instrument à cordes etc.
Un philologue dirait : il y a une édition de telle année où se trouve cette variante : Du doux son de sa voix, il y ajouterait mille conferatur, et il aurait le prix quelque part.

Les nymphes  qui la servaient : un jurisconsulte examinerait en thèse générale les droits et les devoirs des maîtres et des sujets, des pères et des enfans, des maris et des femmes, et il citerait la loi naturelle, la loi divine, les lois humaines, le droit civil, le droit des gens, le droit criminel et surtout la jurisprudence des arrêts de la Cour de sa ville.

Seule : Quel était le nombre des promeneuses ? Demandera malignement un arithméticien qui n’aime pas que 1 soit un nombre.
Mais un médecin, rêvant à cet amour de la solitude, y verra le signe d’une maladie dont les symptômes sont décrits dans la séméiotique.

Sur les gazons fleuris : Un naturaliste botaniste, sans faire attention à Calypso, s’occupera des classes, des genres, des espèces et variétés que présentent toutes les fleurs qui émaillent les gazons.

Dont un printemps : Un astronome vous demandera quelle est la cause du printemps, et vous interrogera, à cette occasion, sur le soleil, la lune et les étoiles. Le désespoir de l’atôme Calypso ne saurait occuper celui qui voyage en imagination dans le vide où circulent les mondes.

Bordait : Vous admirerez cette belle bordure, un géomètre la mesurera, il fera le lever du terrain, il construira la courbe qui l’environne etc. etc.

Ile : Un géographe ne sera pas content si vous ne lui dites pas combien il y a d’îles sur le globe.

Vu : le physicien qui vous interrogeait tout à l’heure sur l’ouïe, vous questionnera maintenant sur toutes les parties de l’optique. La lumière se propage-t-elle en ligne droite etc.

Immobile : Un médecin reviendrait à la séméiotique, mais un mathématicien vous demandera comment Calypso restait en équilibre ; l’anatomiste vous le demandera aussi.

Mer : Voici venir de nouvelles questions géographiques ; hydrauliques etc.

Tournée : l’anatomiste vous demandera comment le corps tourne. Un acteur étudiera la pose de Calypso ; un peintre dessinera l’académie.

Vaisseau : Un  charpentier vous interrogera sur l’assemblage, les tenons, les mortaises etc.

Fendant les ondes : Un navigateur demanderait comment Ulysse se dirigeait sur les mers à défaut de boussole ; un commerçant quelles marchandises il avait pu rapporter de ses voyages ; un banquier comment ses affaires se traitaient alors sans traites ; un mathématicien combien ce corps flottant perdait de son poids dans l’eau, quelle était sa vitesse et celle des ondes etc.

On voit, sans aller plus loin, qu’il n’y a pas un savant qui puisse répondre à toutes les questions que fournissent les mots du premier paragraphe seulement. Personne au monde ne le saura jamais à fond ( C’est l’expression favorite de la vieille. )

    Que faire ? L’Emancipation intellectuelle répond :  Il faut être homme d’abord ; il faut apprendre quelque chose, Télémaque par exemple, et dire ce qu’on en pense, puis y rapporter successivement tout ce qu’on apprendra, en vérifiant si tous les savans et tous les artistes ont la même intelligence , par l’exercice Tout est dans tout. Voilà l’ordre des études dans l’Emancipation intellectuelle.

    Mais enfin, dira-t-on, si l’on veut adopter l’ordre des études établi dans les collèges, comment faire ? Réponse : Il s’agit ici d’Enseignement universel gâté.

    Cependant, pour rendre les collèges mille fois plus utiles qu’ils ne le sont, il faudrait d’abord décider quel est l’objet auquel on donnera la préférence. Je suppose qu’entre toutes les matières qu’on  enseigne, on choisisse le latin comme l’étude la plus importante. Dans cette supposition, il n’y aurait rien à changer à tout ce qui se fait ; seulement on répéterait, dans toutes les classes, l’auteur adopté pour la sixième. Le petit qui entre en cinquième saurait par cœur Phèdre, par exemple ; il le répéterait toute l’année, en même temps qu’il ferait tous les devoirs de la cinquième classe. Passant la quatrième, il ferait la même répétition, rapportant à l’auteur choisi tous ceux de la classe où il se trouve. Il commence à connaître Phèdre sous les rapports grammaticaux ; en troisième, il en apprend la quantité, toujours en faisant les devoirs de la classe où il est. En seconde même répétition. Enfin en rhétorique, Phèdre, que l’on connait déjà comme versificateur, serait étudié comme poète etc. Mais c’est assez sur ce sujet. On n’en fera rien. L’abrutissement ne lâchera point sa proie. D’ailleurs, les explications sont tellement abrutissantes de leur nature que personne ne demande de leçon. On a honte d’en recevoir, surtout quand il s’agit du fait de l’Enseignement universel.

    De plus, les professeurs de la vieille admirent les résultats qu’ils obtiennent. Voyez, disent-ils, les narrations, les descriptions de nos petits abrutis quand nous leur disons : matinée du printemps… Déjà l’aurore… peu à peu le soleil…. Les petits oiseaux…. Le fermier diligent… etc.
Avec cette matière là, si vous voyez les jolies choses qu’ils disent !

Un  sot trouve toujours un plus sot qui l’admire

a dit Boileau. Nous ne croyons pas aux sots. Mais n’est-il pas malheureux qu’on abrutisse à ce point l’enfance ?

    Français ! ceux d’entre vous qui dirigeront leurs enfans d’après l’opinion émancipatrice épargneront beaucoup d’argent. On peut doter une fille avec l’argent que coûte l’éducation d’un fils. Cela vaut la peine d’y penser.

L’opinion abrutissante est la reine des familles.

    On vous dira que l’opinion de l’égalité des intelligences n’est pas nouvelle. Helvétius avait déjà dit :  « Tous les hommes communément bien organisés ont une égale aptitude à l’esprit. » Il faut que les abrutissans aient bien de la confiance dans leur empire pour essayer de vous tenir en bride avec de pareilles raisons.

    Répondez-leur : Si Helvétius l’a dit, nous aurions dû secouer le joug beaucoup plus tôt. Mais les abrutissans sont dans l’erreur à ce sujet, comme à leur ordinaire. Selon Helvétius, l’homme n’est pas libre ; il nait sans esprit ; mais suivant les circonstances il en aura plus ou moins. L’inégalité des esprits résulte du système d’Helvétius. Il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus mais cela ne mérite pas une discussion sérieuse. Selon Helvétius, l’homme est un être qui n’a pas de volonté. Nous disons, nous, que vous êtes libres. Français ! Un peu d’énergie ! A l’émancipation intellectuelle ! Secouez le joug humiliant des explications abrutissantes !

    Disciples de France ! je vous recommande les artisans et les paysans français. Dites-leur qu’ils peuvent faire l’éducation de leurs enfans.

    Dites-le surtout aux mères. Le cœur d’une mère est fait pour comprendre le bienfait de l’émancipation.

Disciples de France ! hâtez-vous. Déjà les disciples d’Angleterre ont commencé, rivalisez de zèle et d’ardeur. Et nous verrons lequel de ces deux peuples sera émancipé le premier.


FIN





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