Benoit Gonod - Nouvelle exposition de la méthode Jacotot

Publié le par Joseph Jacotot


Benoit Gonod


NOUVELLE EXPOSITION DE LA MÉTHODE JACOTOT

Paris
LIBRAIRIE CLASSIQUE DE MAIRE-NYON


Janvier  1830


Extraits choisis

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Pages 6 à 11

OBSERVATIONS SUR LES PRINCIPES

1er principe: IL FAUT APPRENDRE QUELQUE CHOSE

Comme l'homme ne sait rien en naissant, et qu'il ne peut jamais savoir ce qu'il a appris, ce principe est incontestable, et il est incontesté.
Mais que faut-il d'abord apprendre? Faut-il, comme dans les anciennes méthodes, commencer par des axiomes, des préceptes, des définitions, qu'on nomme les principes? Mais ces axiomes, ces préceptes, ces définitions n'étant que des conséquences et le résultat général d'observations faites sur une science, commencer par étudier les observations des autres, c'est évidemment faire une route différente de la leur, c'est commencer par où ils ont fini, c'est marcher à rebours et contre la nature.

D'après cette observation, et convaincu, avec raison, qu'on ne peut concevoir les réflexions que lorsque l'on connait les faits qui leur servent de base, M. Jacotot exige que l'élève voie d'abord ces faits, pour les décomposer, qu'il les compare et s'en rende compte à lui-même.

C'est ainsi que la nature nous apprend à parler sans nous faire étudier des syntaxes et des classifications grammaticales; c'est ainsi qu'elle exerce notre pensée, sans nous expliquer comment on pense; c'est ainsi qu'elle nous apprend à calculer, sans nous faire étudier d'obscurs théorèmes.

" Apprendre à parler par les règles de la grammaire, c'est apprendre à marcher par les lois de l'équilibre " ( Bernardin de Saint Pierre).

" Si vous commencez l'apprentisage d'une langue par la pratique, c'est-à-dire, par la très constante habitude d'entendre  puis de répéter des choses bien dites, et qu'ensuite vous affermissiez cet usage par l'étude des règles, par la connaissance de la grammaire, voilà le vrai chemin. Telle est la route connue de tout temps, la plus agréable et l'unique sûre.
Si vous commencez l'apprentissage par le raisonnement; si, sans aucun usage préalable de la langue vos prétendez, sous la direction d'une grammaire, passer de la première règle à celles qui viennent ensuite à la file, et que vous comptiez arriver à ce but, en fournissant d'un jour à l'aure une tâche de quelques lignes mises par écrit suivant telle ou telle règle; cette route est bien longue, ou vous arriverez fort tard, ou vous n'arriverez jamais. ( Pluche, mécanique des langues page 40)"

Ce que Bernardin de Saint Pierre et Pluche disent de l'étude des langues, M. Jacotot l'applique à l'étude de toutes les sciences humaines.

A cette première idée: Il faut apprendre et n'apprendre d'abord que les faits, M. Jacotot en joint de suite une autre: apprendre peu.

Pensant avec raison que l'étude approfondie d'un petit nombre de faits suffit pour présenter à l'élève une base solide sur laquelle s'appuiera le reste de la science.

En effet, dans tous les arts, dans toutes les sciences, les élémens constitutifs ne sont qu'en petit nombre, et se trouvent contenus dans un petit espace. Par leur combinaison, ils produisent, il est vrai, des effets variés à l'infini. Mais l'homme peut discerner, par l'analyse et la comparaison ces élémens qui, combinés, lui faisaient apparaître comme inconnus des objets connus depuis long-temps.
Ainsi l'on retrouve facilement dans quelques pages les sept ou huit cent syllabes radicales qui constituent toute lange, ainsi, toutes les règles de l'art oratoire, comme toutes les lois de la nature, se retrouvent et peuvent se lire dans un petit nombre de faits.


Pour reconnaître et assurer le fruit de cette première étude des faits, M. Jacotot indique un exercice dont une longue expérience lui a démontré les grands avantages; il lui a donné le nom de raconter.

On entend, en général, par raconter, exposer en parlant les faits dont on a été témoin, ou redire à quelqu'un ce qu'une autre personne nous a dit à nous-mêmes. Raconter signifie donc dans M. Jacotot, réciter ce que la mémoire nous fournit de ce que nous n'avons vu ou entendu qu'une fois.

Raconter est infiniment préférable à réciter. L'enfant qui récite est passif; sa mémoire le sert souvent sans qu'il y ait attention de sa part. Tandis que celui qui n'a vu qu'une fois et qui raconte, doit penser aux faits dont il a été témoin. En récitant, l'élève ne s'exerce pas à faire usage de ce qu'il sait. Au contraire, en racontant, il est actif, il fait des efforts pour combiner et employer ce qu'il a retenu.

Il faudra donc que les élèves racontent. Quand bien même dans ce principe ils n'auraient retenu que peu de choses, quand ils intervertiraient l'ordre des pensées et des mots, il ne faut point s'en étonner ni s'en effrayer: cet exercice produira toujours d'excellens résultats. Cette espèce d'improvisation leur donne facilité à exprimer leurs idées de vive voix et par écrit.

Apprendre par coeur est le travail qui effraie le plus généralement la jeunesse; et il n'est pas rare de rencontrer des enfans qui disent qu'ils n'ont point de mémoire, et même qui en sont persuadés. Ils n'ont point de mémoire! Et sans mémoire sauraient-ils quelque chose? Auraient-ils retenus le nom de leurs parents, de leurs camarades, de leurs jeux? Manquent-ils de mémoire pour tout ce qui les touche de près et les intéresse vivement? Oui, ils éprouvent beaucoup  de peine pour apprendre par coeur des livres français, latins ou grecs; mais n'est-ce pas parce que leur esprit est emporté par des distractions continuelles?
Pour corriger cette disposition, on a imaginé l'exercice suivant dont on a obtenu les résultats les plus satisfaisans.

Exercice mnémonique

L'élève lit d'abord une phrase, une seule fois. Son livre fermé, il répète de vive voix ce qu'il en a retenu, peu ou beaucoup, n'importe.
Il relit cette phrase en y ajoutant la suivante et répète de la même manière. Il continue cet exercice sur tout un alinéa, sur toute une page et le renouvelle tous les jours. Et tel qui dans le principe ne pouvait retenir une seule phrase, parvient après quelques semaines, à emporter d'une seule lecture des pages toutes entières.






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