Benoit Gonod - Nouvelle exposition de la méthode Jacotot - 5

Publié le par Joseph Jacotot



Pages 16 à  23

V. EXCLUSION DE TOUTE EXPLICATION.

Le fondateur de la nouvelle méthode a, de plus, observé que ce que les enfans apprennent, ils l'apprennent sans explications, par la seule force de la nature de l'âme que Dieu, dit-il, a créée capable de s'instruire seule et sans maître.

De là un trait caractéristique de sa méthode qui est de ne rien expliquer. L'élève doit trouver tout de lui-même. Il a appris quelque chose, il le répète pour mieux savoir et ne pas oublier; il compare ce qu'il ne sait pas à ce qu'il sait déjà, et, nécessairement aperçoit des rapports.

Le rôle unique du maître, dans cette nouvelle méthode, est de mettre entre les mains de ses élèves le manuel de l'art ou de la science qu'il veut faire apprendre, d'indiquer les exercices et d'en surveiller la pratique. Il doit encore encourager ses élèves, surtout en leur donnant de la confiance en leurs propres forces. Et ceux-ci, en voyant, ou du moins à force de voir, analysent, comparent, généralisent, imitent puis créent à leur tour.

Il est très avantageux de provoquer ces analyses, comparaisons, généralisations, imitations, par des questions exploratrices, mais elles ne sont point indispensables, et à la rigueur, ne présupposent chez le maître aucune connaissance spéciale si ce n'est celle des principes de la méthode. Si cependant le maître est instruit, je crois qu'il peut mettre ses élèves sur la voie des découvertes, abréger leur course, et leur faire chérir le travail et la méthode.

Cette absence totale d'explications, de la part du maître est ce qui parait généralement le plus difficile à comprendre dans l'enseignement universel, et c'est précisément à cette absence absolue d'explications que sont dus tous ses succès: parce qu'elle oblige, et par conséquent accoutume les enfans à PENSER.

Si l'on veut bien y réfléchir, le vice de toute explication est sensible. On ne peut se faire comprendre dans une explication qu'en montrant le rapport de l'idée nouvelle avec les idées qu'a déjà la personne à qui on explique. Or, quel maître peut connaître  ce point d'où il faut partir?
Les mots dont l'élève se sert ne sont point une indication sûre pour cela, puisque la plupart du temps, l'enfant, par vice des méthodes anciennes, n'attache pas d'idées ou du moins d'idées justes aux mots ( Voir Emile, Livre I )

Cette difficulté est surtout insurmontable lorsque le maître s'adresse à une classe toute entière, c'est-à-dire à des élèves qui se trouvent à une grande distance les uns des autres pour les acquisitions faites.

Et encore, quand il serait vrai que les idées pussent entrer dans l'esprit des enfans par la voie des explications, il faudra convenir comme l'a dit un observateur profond que " ces idées sont en eux, mais ne sont point à eux, ne font point partie d'eux-mêmes. Ce sont des plantes étrangères qui ne peuvent jamais prendre racine ". ( Talleyrand-Périgord, Rapport sur l'instruction Publique, p. 91).

On craindra peut-être que les erreurs, les idées fausses ne se logent dans la tête des enfans. Condillac a victorieusement répondu à cette objection. Un besoin pressant, dit-il, peut faire porter à l'enfant un faux jugement, parce qu'il le fait juger à la hâte. Mais l'erreur ne peut être que momentanée. Trompé dans son attente, il sent bientôt la nécessité de juger une seconde fois, et il juge mieux. L'expérience qui veille sur lui corrige ses méprises. " Croit-il voir sa nourrice parce qu'il croit voir dans l'éloignement une personne qui lui ressemble? Son erreur ne dure pas. Si un premier coup d'oeil l'a trompé, un second la détrompe et il la cherche des yeux." ( Condillac, Log., Ière partie, ch. I.)


Ce sont les explications au contraire qui remplissent la tête d'idées fausses. Qu'on essaie d'expliquer une chose nouvelle à vingt personnes et qu'on en demande compte à chacune : on s'assurera que la chose a été comprise de vingt manières différentes.

Et dans tous les cas, ces explications rendent l'esprit des enfans paresseux, inactif, leur faculté pensante reste inexercée, engourdie et perd tout son ressort et son énergie.

Ecoutons le philosophe de Genève:

" Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d'apprendre aux enfans ce qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes."
" Vous abrutiriez votre élève si vous alliez toujours le dirigeant, si votre tête conduit toujours ses bras, la sienne lui devient inutile."
" A quoi voulez-vous qu'il pense, quand vous pensez à tout pour lui?"

Les partisans des explications ont-ils pris garde que c'est sans explications aucune que les enfans apprennent leur langue maternelle? C'est à dire ce qu'il y a certainement de plus difficile à apprendre et à l'âge où ils semblent avoir le moins de ressources? Est-il une mère qui pour apprendre à parler à ses enfans, s'avise de commencer comme on dit par les principes, c'est-à-dire de donner définitions et règles? Leur fait-elle décliner les noms, conjuguer des verbes, distinguer les différentes sortes de mots?

La manière dont l'enfant, en tous pays et avant toute explication possible apprend à connaître les personnes, les choses et sa langue maternelle, suffit pour faire concevoir qu'il peut également apprendre toute autre chose sans explication, puisque pour cela il n'a qu'à continuer de faire les mêmes opérations.

Il est vrai qu'il n'est plus stimulé par le besoin. Mais c'est au maître de suppléer habilement ce puissant mobile, en lui faisant apprécier ses découvertes, ses progrès, en lui en faisant espérer de plus sensibles encore qui réellement sont assurés à tout élève doué de bonne volonté et fidèle à la marche tracée par Monsieur Jacotot.




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