Télémaque - Fénelon - Livre Douzième, 2ème partie

Publié le par Joseph Jacotot



Après avoir parlé ainsi, je pris mon arc et mes flèches. Néoptolème me pria de souffrir qu'il les baisât, ces armes si célèbres et consacrées par l'invincible Hercule. Je lui répondis:

"Tu peux tout; c'est toi, mon fils, qui me rends aujourd'hui la lumière, ma patrie, mon père accablé de vieillesse, mes amis, moi-même: tu peux toucher ces armes et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui ait mérité de les toucher."

Aussitôt Néoptolème entre dans ma grotte pour admirer mes armes.

Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble, je ne sais plus ce que je fais; je demande un glaive tranchant pour couper mon pied; je m'écrie:

"Ô mort tant désirée, que ne viens-tu? Ô jeune homme, brûle-moi tout à l'heure comme je brûlai le fils de Jupiter. Ô terre! ô terre! reçois un mourant qui ne peut plus se relever."

De ce transport de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dans un assoupissement profond; une grande sueur commença à me soulager; un sang noir et corrompu coula de ma plaie. Pendant mon sommeil, il eût été facile à Néoptolème d'emporter mes armes et de partir; mais il était fils d'Achille et n'était pas né pour tromper. En m'éveillant, je reconnus son embarras: il soupirait comme un homme qui ne sait pas dissimuler, et qui agit contre son coeur.

"Me veux-tu surprendre! - lui dis-je - qu'y a-t-il donc?"

"Il faut - me répondit-il - que vous me suiviez au siège de Troie."

Je repris aussitôt:

"Ah! qu'as-tu dit, mon fils? Rends-moi cet arc: je suis trahi. Ne m'arrache pas la vie. Hélas! il ne répond rien; il me regarde tranquillement; rien ne le touche. Ô rivages! ô promontoires de cette île! Ô bêtes farouches! ô rochers escarpés! c'est à vous que je me plains, car je n'ai que vous à qui je puisse me plaindre: vous êtes accoutumés à mes gémissements. Faut-il que je sois trahi par le fils d'Achille? Il m'enlève l'arc sacré d'Hercule; il veut me traîner dans le camp des Grecs pour triompher de moi; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine. Ô s'il m'eût attaqué dans ma force!... Mais encore à présent, ce n'est que par surprise. Que ferai-je? Rends, mon fils, rends: sois semblable à ton père, semblable à toi-même. Que dis-tu?... Tu ne dis rien! Ô rocher sauvage! je reviens à toi, nu, misérable, abandonné, sans nourriture; je mourrai seul dans cet antre: n'ayant plus mon arc pour tuer des bêtes, les bêtes me dévoreront; n'importe. Mais mon fils, tu ne parais pas méchant: quelque conseil te pousse; rends mes armes, va-t-en."

Néoptolème, les larmes aux yeux, disait tout bas: "Plût aux dieux que je ne fusse jamais parti de Scyros!"

Cependant je m'écrie: "Ah! que vois-je! n'est-ce pas Ulysse?"

Aussitôt j'entends sa voix, et il me répond: "Oui, c'est moi".

Si le sombre royaume de Pluton se fût entrouvert et que j'eusse vu le noir Tartare, que les dieux mêmes craignent d'entrevoir, je n'aurais pas été saisi, je l'avoue, d'une plus grande horreur. Je m'écriai encore:

"Ô terre de Lemnos, je te prends à témoin. Ô soleil, tu le vois, et tu le souffres!"

Ulysse me répondit sans s'émouvoir: "Jupiter le veut, et je l'exécute."

"Oses-tu - lui disais-je - nommer Jupiter? Vois-tu ce jeune homme, qui n'était point né pour la fraude, et qui souffre en exécutant ce que tu l'obliges de faire?"

"Ce n'est pas pour vous tromper - me dit Ulysse - ni pour vous nuire, que nous venons; c'est pour vous délivrer, vous guérir, vous donner la gloire de renverser Troie et vous ramener dans votre patrie. C'est vous, et non pas Ulysse, qui êtes l'ennemi de Philoctète."

Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pouvait m'inspirer.

"Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage - lui disais-je - que ne m'y laisses-tu en paix? Va chercher la gloire des combats et tous les plaisirs; jouis de ton bonheur avec les Atrides: laisse-moi ma misère et ma douleur. Pourquoi m'enlever? Je ne suis plus rien; je suis déjà mort. Pourquoi ne crois-tu pas encore aujourd'hui, comme tu le croyais autrefois, que je ne saurais partir, que mes cris et l'infection de ma plaie troubleraient les sacrifices? Ô Ulysse, auteur de mes maux, que les dieux puissent te...! Mais les dieux ne m'écoutent point; au contraire, ils excitent mon ennemi. Ô terre de ma patrie, que je ne reverrai jamais!... Ô dieux, s'il en reste encore quelqu'un d'assez juste pour avoir pitié de moi, punissez, punissez Ulysse; alors je me croirai guéri."

Pendant que je parlais ainsi, votre père, tranquille, me regardait avec un air de compassion, comme un homme qui, loin d'être irrité, supporte et excuse le trouble d'un malheureux, que la fortune a irrité. Je le voyais semblable à un rocher, qui, sur le sommet d'une montagne, se joue de la fureur des vents et laisse épuiser leur rage, pendant qu'il demeure immobile. Ainsi votre père, demeurant dans le silence, attendait que ma colère fût épuisée; car il savait qu'il ne faut attaquer les passions des hommes, pour les réduire à la raison, que quand elles commencent à s'affaiblir par une espèce de lassitude. Ensuite il me dit ces paroles:

"Ô Philoctète, qu'avez-vous fait de votre raison et de votre courage? Voici le moment de s'en servir. Si vous refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur vous, adieu: vous êtes indigne d'être le libérateur de la Grèce et le destructeur de Troie. Demeurez à Lemnos; ces armes que j'emporte me donneront une gloire qui vous était destinée. Néoptolème, partons; il est inutile de lui parler: la compassion pour un seul homme ne doit pas nous faire abandonner le salut de la Grèce entière."

Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient d'arracher ses petits: elle remplit les forêts de ses rugissements.

"Ô caverne - disais-je - jamais je ne te quitterai; tu seras mon tombeau. Ô séjour de ma douleur, plus de nourriture, plus d'espérance! Qui me donnera un glaive pour me percer? Ô si les oiseaux de proie pouvaient m'enlever!... Je ne les percerai plus de mes flèches! Ô arc précieux, arc consacré par les mains du fils de Jupiter! Ô cher Hercule, s'il te reste encore quelque sentiment, n'es-tu pas indigné? Cet arc n'est plus dans les mains de ton fidèle ami; il est dans les mains impures et trompeuses d'Ulysse. Oiseaux de proie, bêtes farouches, ne fuyez plus cette caverne: mes mains n'ont plus de flèches. Misérable, je ne puis vous nuire: venez m'enlever, ou plutôt que la foudre de l'impitoyable Jupiter m'écrase!"

Votre père, ayant tenté tous les autres moyens pour me persuader, jugea enfin que le meilleur était de me rendre mes armes: il fit signe à Néoptolème, qui me les rendit aussitôt. Alors je lui dis:

"Digne fils d'Achille, tu montres que tu l'es. Mais laisse-moi percer mon ennemi."

Aussitôt je voulus tirer une flèche contre votre père; mais Néoptolème m'arrêta, en me disant: "La colère vous trouble et vous empêche de voir l'indigne action que vous voulez faire."

Pour Ulysse, il paraissait aussi tranquille contre mes flèches que contre mes injures. Je me sentis touché de cette intrépidité et de cette patience. J'eus honte d'avoir voulu, dans ce premier transport, me servir de mes armes pour tuer celui qui me les avait fait rendre; mais comme mon ressentiment n'était pas encore apaisé, j'étais inconsolable de devoir mes armes à un homme que je haïssais tant.

Cependant Néoptolème me disait: "Sachez que le divin Hélénus, fils de Priam, étant sorti de la ville de Troie par l'ordre et par l'inspiration des dieux, nous a dévoilé l'avenir. La malheureuse Troie tombera - a-t-il dit - mais elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura été attaquée par celui qui tient les flèches d'Hercule; cet homme ne peut guérir que quand il sera devant les murailles de Troie; les enfants d'Esculape le guériront."

En ce moment je sentis mon coeur partagé: j'étais touché de la naïveté de Néoptolème et de la bonne foi avec laquelle il m'avait rendu mon arc; mais je ne pouvais me résoudre à voir encore le jour, s'il fallait céder à Ulysse, et une mauvaise honte me tenait en suspens.

"Me verra-t-on - disais-je en moi-même - avec Ulysse et avec les Atrides? Que croira-t-on de moi?"

Pendant que j'étais dans cette incertitude, tout à coup j'entends une voix plus qu'humaine: je vois Hercule dans un nuage éclatant; il était environné de rayons de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu rudes, son corps robuste et ses manières simples; mais il avait une hauteur et une majesté qui n'avaient jamais paru si grandes en lui quand il domptait les monstres. Il me dit:

"Tu entends, tu vois Hercule. J'ai quitté le haut Olympe pour t'annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par quels travaux j'ai acquis l'immortalité: il faut que tu ailles avec le fils d'Achille, pour marcher sur mes traces dans le chemin de la gloire. Tu guériras; tu perceras de mes flèches Pâris, auteur de tant de maux. Après la prise de Troie, tu enverras de riches dépouilles à Péan, ton père, sur le mont Oeta; ces dépouilles seront mises sur mon tombeau comme un monument de la victoire due à mes flèches. Et toi, ô fils d'Achille, je te déclare que tu ne peux vaincre sans Philoctète, ni Philoctète sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur proie. J'enverrai Esculape à Troie pour guérir Philoctète. Surtout, ô Grecs, aimez et observez la religion: le reste meurt; elle ne meurt jamais."

Après avoir entendu ces paroles, je m'écriai: "Ô heureux jour, douce lumière, tu te montres enfin après tant d'années! Je t'obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces prés humides. Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air. Adieu, promontoire, où Echo répéta tant de fois mes gémissements. Adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères. Adieu, ô terre de Lemnos: laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis."

Ainsi nous partîmes: nous arrivâmes au siège de Troie. Machaon et Podalire, par la divine science de leur père Esculape, me guérirent, ou du moins me mirent dans l'état où vous me voyez. Je ne souffre plus; j'ai retrouvé toute ma vigueur: mais je suis un peu boiteux. Je fis tomber Pâris comme un timide faon de biche qu'un chasseur perce de ses traits. Bientôt Ilion fut réduite en cendres; vous savez le reste. J'avais néanmoins encore je ne sais quelle aversion pour le sage Ulysse, par le ressouvenir de mes maux, et sa vertu ne pouvait apaiser ce ressentiment: mais la vue d'un fils qui lui ressemble, et que je ne puis m'empêcher d'aimer, m'attendrit le coeur pour le père même."

 
 

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