Télémaque - Fénelon - Livre Dix-septième - 2ème partie

Publié le par Joseph Jacotot

Enfin Mentor dit à Télémaque:

- Les dieux vous aiment et vous préparent un règne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici est fait moins pour la gloire d'Idoménée que pour votre instruction. Tous ces sages établissements que vous admirez dans Salente ne sont que l'ombre de ce que vous ferez un jour à Ithaque, si vous répondez par vos vertus à votre haute destinée. Il est temps que nous songions à partir d'ici; Idoménée tient un vaisseau prêt pour notre retour.

Aussitôt Télémaque ouvrit son coeur à son ami, mais avec quelque peine, sur un attachement qui lui faisait regretter Salente.

"Vous me blâmerez peut-être - lui dit-il - de prendre trop facilement des inclinations dans les lieux où je passe; mais mon coeur me ferait de continuels reproches, si je vous cachais que j'aime Antiope, fille d'Idoménée. Non, mon cher Mentor, ce n'est point une passion aveugle comme celle dont vous m'avez guéri dans l'île de Calypso: j'ai bien reconnu la profondeur de la plaie que l'amour m'avait fait auprès d'Eucharis; je ne puis encore prononcer son nom sans être troublé; le temps et l'absence n'ont pu l'effacer. Cette expérience funeste m'apprend à me défier de moi-même. Mais pour Antiope, ce que je sens n'a rien de semblable: ce n'est point amour passionné; c'est goût, c'est estime, c'est persuasion que je serais heureux si je passais ma vie avec elle. Si jamais les dieux me rendent mon père et qu'il me permette de choisir une femme, Antiope sera mon épouse. Ce qui me touche en elle, c'est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père, depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l'oubli et l'ignorance même qui paraît en elle de sa beauté. Quand Idoménée lui ordonne de mener les danses des jeunes Crétoises au son des flûtes, on la prendrait pour la riante Vénus, qui est accompagnée des Grâces. Quand il la mène avec lui à la chasse dans les forêts, elle paraît majestueuse et adroite à tirer de l'arc, comme Diane au milieu de ses nymphes; elle seule ne le sait pas, et tout le monde l'admire. Quand elle entre dans les temples des dieux et qu'elle porte sur sa tête les choses sacrées dans des corbeilles, on croirait qu'elle est elle-même la divinité qui habite dans les temples. Avec quelle crainte et quelle religion la voyons-nous offrir des sacrifices et détourner la colère des dieux, quand il faut expier quelque faute ou détourner quelque funeste présage! Enfin, quand on la voit, avec une troupe de femmes, tenant en sa main une aiguille d'or, on croit que c'est Minerve même qui a pris sur la terre une forme humaine et qui inspire aux hommes les beaux-arts: elle anime les autres à travailler; elle leur adoucit le travail et l'ennui par les charmes de sa voix, lorsqu'elle chante toutes les merveilleuses histoires des dieux, et elle surpasse la plus exquise peinture par la délicatesse de ses broderies. Heureux l'homme qu'un doux hymen unira avec elle! Il n'aura à craindre que de la perdre et de lui, survivre.

Je prends ici, mon cher Mentor, les dieux à témoin que je suis tout prêt à partir: j'aimerai Antiope tant que je vivrai; mais elle ne retardera pas d'un moment mon retour en Ithaque. Si un autre la devait posséder, je passerais le reste de mes jours avec tristesse et amertume; mais enfin je la quitterais. Quoique je sache que l'absence peut me la faire perdre, je ne veux ni lui parler, ni parier à son père de mon amour; car je ne dois en parler qu'à vous seul, jusqu'à ce qu'Ulysse, remonté sur son trône, m'ait déclaré qu'il y consent. Vous pouvez reconnaître par là, mon cher Mentor, combien cet attachement est différent de la passion dont vous m'avez vu aveuglé pour Eucharis."

Mentor répondit à Télémaque:

"Je conviens de cette différence. Antiope est douce, simple et sage: ses mains ne méprisent point le travail; elle prévoit de loin; elle pourvoit à tout; elle sait se taire et agir de suite sans empressement; elle est à toute heure occupée et ne s'embarrasse jamais, parce qu'elle fait chaque chose à propos: le bon ordre de la maison de son père est sa gloire; elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout et qu'elle soit chargée de corriger, de refuser, d'épargner (choses qui font haïr presque toutes les femmes), elle s'est rendue aimable à toute la maison: c'est qu'on ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme dans les autres femmes. D'un seul regard elle se fait entendre, et on craint de lui déplaire; elle donne des ordres précis; elle n'ordonne que ce qu'on peut exécuter; elle reprend avec bonté, et en reprenant elle encourage. Le coeur de son père se repose sur elle, comme un voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à l'ombre sur l'herbe tendre. Vous avez raison, Télémaque: Antiope est un trésor digne d'être cherché dans les terres les plus éloignées. Son esprit, non plus que son corps, ne se pare jamais de vains ornements; son imagination, quoique vive, est retenue: elle ne parle que pour la nécessité; et, si elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu'elle parle, tout le monde se tait, et elle en rougit: peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu'elle a voulu dire, quand elle aperçoit qu'on l'écoute si attentivement. A peine l'avons-nous entendue parler.

Vous souvenez-vous, ô Télémaque, d'un jour que son père la fit venir? Elle parut, les yeux baissés, couverte d'un grand voile, et elle ne parla que pour modérer la colère d'Idoménée, qui voulait faire punir rigoureusement un de ses esclaves: d'abord elle entra dans sa peine; puis elle le calma; enfin elle lui fit entendre ce qui pouvait excuser ce malheureux; et, sans faire sentir au roi qu'il s'était trop emporté, elle lui inspira des sentiments de justice et de compassion. Thétis, quand elle flatte le vieux Nérée, n'apaise pas avec plus de douceur les flots irrités. Ainsi Antiope, sans prendre aucune autorité et sans se prévaloir de ses charmes, maniera un jour le coeur de son époux, comme elle touche maintenant sa lyre, quand elle en veut tirer les plus tendres accords. Encore une fois, Télémaque, votre amour pour elle est juste; les dieux vous la destinent: vous l'aimez d'un amour raisonnable; il faut attendre qu'Ulysse vous la donne. Je vous loue de n'avoir point voulu lui découvrir vos sentiments: mais sachez que, si vous eussiez pris quelque détour pour lui apprendre vos desseins, elle les aurait rejetés et aurait cessé de vous estimer. Elle ne se promettra jamais à personne: elle se laissera donner par son père; elle ne prendra jamais pour époux qu'un homme qui craigne les dieux et qui remplisse toutes les bienséances. Avez-vous observé, comme moi, qu'elle se montre encore moins et qu'elle baisse plus les yeux depuis votre retour? Elle sait tout ce qui vous est arrivé d'heureux dans la guerre; elle n'ignore ni votre naissance, ni vos aventures, ni tout ce que les dieux ont mis en vous: c'est ce qui la rend si modeste et si réservée. Allons, Télémaque, allons vers Ithaque; il ne me reste plus qu'à vous faire trouver votre père et qu'à vous mettre en état d'obtenir une femme digne de l'âge d'or: fût-elle bergère dans la froide Algide, au lieu qu'elle est fille du roi de Salente, vous seriez trop heureux de la posséder."

Idoménée, qui craignait le départ de Télémaque et de Mentor, ne songeait qu'à le retarder; il représenta à Mentor qu'il ne pouvait régler sans lui un différend qui s'était élevé entre Diophane, prêtre de Jupiter Conservateur, et Héliodore, prêtre d'Apollon, sur les présages qu'on tire du vol des oiseaux et des entrailles des victimes.

- Pourquoi - lui répondit Mentor - vous mêleriez-vous des choses sacrées? Laissez-en la décision aux Etruriens, qui ont la tradition des plus anciens oracles et qui sont inspirés pour être les interprètes des dieux: employez seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès leur naissance. Ne montrez ni partialité, ni prévention; contentez-vous d'appuyer la décision quand elle sera faite: souvenez-vous qu'un roi doit être soumis à la religion et qu'il ne doit jamais entreprendre de la régler. La religion vient des dieux, elle est au-dessus des rois. Si les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettront en servitude. Les rois sont si puissants, et les autres hommes sont si faibles, que tout sera en péril d'être altéré au gré des rois, si on les fait entrer dans les questions qui regardent les choses sacrées. Laissez donc en pleine liberté la décision aux amis des dieux, et bornez-vous à réprimer ceux qui n'obéiraient pas à leur jugement quand il aura été prononcé.

Ensuite Idoménée se plaignit de l'embarras où il était sur un grand nombre de procès entre divers particuliers, qu'on le pressait de juger.

- Décidez - lui répondait Mentor - toutes les questions nouvelles qui vont à établir des maximes générales de jurisprudence et à interpréter les lois; mais ne vous chargez jamais de juger les causes particulières. Elles viendraient toutes en foule vous assiéger: vous seriez l'unique juge de tout votre peuple; tous les autres juges qui sont sous vous deviendraient inutiles; vous seriez accablé, et les petites affaires vous déroberaient aux grandes, sans que vous puissiez suffire à régler le détail des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans cet embarras; renvoyez les affaires des particuliers aux juges ordinaires; ne faites que ce que nul autre ne peut faire pour vous soulager: vous ferez alors les véritables fonctions de roi.

- On me presse encore - disait Idoménée - de faire certains mariages. Les personnes d'une naissance distinguée qui m'ont suivi dans toutes les guerres et qui ont perdu de très grands biens en me servant voudraient trouver une espèce de récompense en épousant certaines filles riches: je n'ai qu'un mot à dire pour leur procurer ces établissements.

- Il est vrai - répondait Mentor - qu'il ne vous en coûterait qu'un mot; mais ce mot lui-même vous coûterait trop cher. Voudriez-vous ôter aux pères et aux mères la liberté et la consolation de choisir leurs gendres, et par conséquent leurs héritiers? Ce serait mettre toutes les familles dans le plus rigoureux esclavage: vous vous rendriez responsable de tous les malheurs domestiques de vos citoyens. Les mariages ont assez d'épines, sans leur donner encore cette amertume. Si vous avez des serviteurs fidèles à récompensez, donnez-leur des terres incultes; ajoutez-y des rangs et des honneurs proportionnés à leur condition et à leurs services; ajoutez-y, s'il le faut, quelque argent pris par vos épargnes sur les fonds destinés à votre dépense; mais ne payez jamais vos dettes en sacrifiant les filles riches malgré leur parenté.

Idoménée passa bientôt de cette question à une autre.

- Les Sybarites - disait-il - se plaignent de ce que nous avons usurpé des terres qui leur appartiennent et de ce que nous les avons données, comme des champs à défricher, aux étrangers que nous avons attirés depuis peu ici. Céderai-je à ces peuples? Si je le fais, chacun croira qu'il n'a qu'à former des prétentions sur nous.

- Il n'est pas juste - répondit Mentor - de croire les Sybarites dans leur propre cause; mais il n'est pas juste aussi de vous croire dans la vôtre.

- Qui croirons-nous donc? repartit Idoménée.

- Il ne faut croire - poursuivit Mentor - aucune des deux parties; mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin qui ne soit suspect d'aucun côté: tels sont les Sipontins; ils n'ont aucun intérêt contraire aux vôtres.

- Mais suis-je obligé - répondit Idoménée - à croire quelque arbitre? Ne suis-je pas roi? Un souverain est-il obligé à se soumettre à des étrangers sur l'étendue de sa domination?

Mentor reprit ainsi le discours:

- Puisque vous voulez tenir ferme, il faut que vous jugiez que votre droit est bon; d'un autre côté, les Sybarites ne relâchent rien: ils soutiennent que leur droit est certain. Dans cette opposition de sentiments, il faut qu'un arbitre, choisi par les parties, vous accommode, ou que le sort des armes décide: il n'y a point de milieu. Si vous entriez dans une république où il n'y eût ni magistrats, ni juges, et où chaque famille se crût en droit de se faire justice à elle-même, par violence, sur toutes ses prétentions contre ses voisins, vous déploreriez le malheur d'une telle nation et vous auriez horreur de cet affreux désordre, où toutes les familles s'armeraient les unes contre les autres: croyez-vous que les dieux regardent avec moins d'horreur le monde entier, qui est la république universelle, si chaque peuple, qui n'est que comme une grande famille, se croit en plein droit de se faire, par violence, justice à soi-même, sur toutes ses prétentions, contre les autres peuples voisins? Un particulier qui possède un champ, comme l'héritage de ses ancêtres, ne peut s'y maintenir que par l'autorité des lois et par le jugement du magistrat; il serait très sévèrement puni comme un séditieux, s'il voulait conserver par la force ce que la justice lui a donné: croyez-vous que les rois puissent employer d'abord la violence pour soutenir leurs prétentions, sans avoir tenté toutes les voies de douceur et d'humanité? La justice n'est-elle pas encore plus sacrée et plus inviolable pour les rois par rapport à des pays entiers que pour les familles, par rapport à quelques champs labourés? Sera-t-on injuste et ravisseur quand on ne prend que quelques arpents de terre? Sera-t-on juste, sera-t-on héros, quand on prend des provinces? Si on se prévient, si on se flatte, si on s'aveugle dans les petits intérêts des particuliers, ne doit-on pas encore plus craindre de se flatter et de s'aveugler sur les grands intérêts d'Etat? Se croira-t-on soi-même dans une matière où l'on a tant de raisons de se défier de soi? Ne craindra-t-on point de se tromper, dans des cas où l'erreur d'un seul homme a des conséquences affreuses? L'erreur d'un roi qui se flatte sur ses prétentions cause souvent des ravages, des famines, des massacres, des pestes, des dépravations de moeurs, dont les effets funestes s'étendent jusque dans les siècles les plus reculés. Un roi, qui assemble toujours tant de flatteurs autour de lui, ne craindra-t-il point d'être flatté en ces occasions? S'il convient de quelque arbitre pour terminer le différend, il montre son équité, sa bonne foi, sa modération. Il publie les solides raisons sur lesquelles sa cause est fondée. L'arbitre choisi est un médiateur amiable, et non un juge de rigueur. On ne se soumet pas aveuglément à ses décisions; mais on a pour lui une grande déférence. Il ne prononce pas une sentence en juge souverain; mais il fait des propositions, et on sacrifie quelque chose, par ses conseils, pour conserver la paix. Si la guerre vient, malgré tous les soins qu'un roi prend pour conserver la paix, il a du moins alors pour lui le témoignage de sa conscience, l'estime de ses voisins, et la juste protection des dieux.

Idoménée, touché de ce discours, consentit que les Sipontins fussent médiateurs entre lui et les Sybarites.

Alors le roi, voyant que tous les moyens de retenir les deux étrangers lui échappaient, essaya de les arrêter par un lien plus fort. Il avait remarqué que Télémaque aimait Antiope et il espéra de le prendre par cette passion. Dans cette vue, il la fit chanter plusieurs fois pendant des festins. Elle le fit pour ne désobéir pas à son père, mais avec tant de modestie et de tristesse, qu'on voyait bien la peine qu'elle souffrait en obéissant. Idoménée alla jusqu'à vouloir qu'elle chantât la victoire remportée sur les Dauniens et sur Adraste: mais elle ne put se résoudre à chanter les louanges de Télémaque; elle s'en défendit avec respect, et son père n'osa la contraindre. Sa voix douce et touchante pénétrait le coeur du jeune fils d'Ulysse: il était tout ému. Idoménée, qui avait les yeux attachés sur lui, jouissait du plaisir de remarquer son trouble. Mais Télémaque ne faisait pas semblant d'apercevoir les desseins du roi; il ne pouvait s'empêcher, en ces occasions, d'être fort touché, mais la raison était en lui au-dessus du sentiment, et ce n'était plus ce même Télémaque qu'une passion tyrannique avait autrefois captivé dans l'île de Calypso. Pendant qu'Antiope chantait, il gardait un profond silence; dès qu'elle avait fini, il se hâtait de tourner la conversation sur quelque autre matière.

Le roi, ne pouvant par cette voie réussir dans son dessein, prit enfin la résolution de faire une grande chasse, dont il voulut, contre la coutume, donner le plaisir à sa fille. Antiope pleura, ne voulant point y aller, mais il fallut exécuter l'ordre absolu de son père. Elle monte un cheval écumant, fougueux, et semblable à ceux que Castor domptait pour les combats: elle le conduit sans peine. Une troupe de jeunes filles la suit avec ardeur; elle paraît au milieu d'elles comme Diane dans les forêts. Le roi la voit, et il ne peut se lasser de la voir; en la voyant, il oublie tous ses malheurs passés. Télémaque la voit aussi, et il est encore plus touché de la modestie d'Antiope que de son adresse et de toutes ses grâces.

Les chiens poursuivaient un sanglier d'une grandeur énorme et furieux comme celui de Calydon: ses longues soies étaient dures et hérissées comme des dards; ses yeux étincelants étaient pleins de sang et de feu; son souffle se faisait entendre de loin, comme le bruit sourd des vents séditieux, quand Eole les rappelle dans son antre pour apaiser les tempêtes; ses défenses, longues et crochues comme la faux tranchante des moissonneurs, coupaient le tronc des arbres. Tous les chiens qui osaient en approcher étaient déchirés; les plus hardis chasseurs, en le poursuivant, craignaient de l'atteindre. Antiope, légère à la course comme les vents, ne craignit point de l'attaquer de près: elle lui lance un trait qui le perce au-dessus de l'épaule. Le sang de l'animal farouche ruisselle et le rend plus furieux; il se tourne vers celle qui l'a blessé. Aussitôt le cheval d'Antiope, malgré sa fierté, frémit et recule; le sanglier monstrueux s'élance contre lui, semblable aux pesantes machines qui ébranlent les murailles des plus fortes villes. Le coursier chancelle et est abattu: Antiope se voit par terre, hors d'état d'éviter le coup fatal de la défense du sanglier animé contre elle. Mais Télémaque, attentif au danger d'Antiope, était déjà descendu de cheval. Plus prompt que les éclairs, il se jette entre le cheval abattu et le sanglier qui revient pour venger son sang; il tient dans ses mains un long dard et l'enfonce presque tout entier dans le flanc de l'horrible animal, qui tombe plein de rage.

A l'instant Télémaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la voit de près et qui étonne tous les chasseurs. Il la présente à Antiope: elle en rougit; elle consulte des yeux son père, qui, après avoir été saisi de frayeur, est transporté de joie de la voir hors du péril et lui fait signe qu'elle doit accepter ce don. En le prenant, elle dit à Télémaque:

- Je reçois de vous avec reconnaissance un autre don plus grand, car je vous dois la vie.

A peine eut-elle parlé, qu'elle craignit d'avoir trop dit; elle baissa les yeux, et Télémaque, qui vit son embarras, n'osa lui dire que ces paroles:

- Heureux le fils d'Ulysse d'avoir conservé une vie si précieuse! Mais plus heureux encore s'il pouvait passer la sienne auprès de vous!

Antiope, sans lui répondre, rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, où elle remonta à cheval.

Idoménée aurait, dès ce moment, promis sa fille à Télémaque; mais il espéra d'enflammer davantage sa passion en le laissant dans l'incertitude et crut même le retenir encore à Salente par le désir d'assurer son mariage. Idoménée raisonnait ainsi en lui-même; mais les dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devait retenir Télémaque fut précisément ce qui le pressa de partir: ce qu'il commençait à sentir le mit dans une juste défiance de lui-même. Mentor redoubla ses soins pour lui inspirer un désir impatient de s'en retourner à Ithaque, et il pressa en même temps Idoménée de le laisser partir: le vaisseau était déjà prêt. Car Mentor, qui réglait tous les moments de la vie de Télémaque pour l'élever à la plus haute gloire, ne l'arrêtait en chaque lieu qu'autant qu'il le fallait pour exercer sa vertu et pour lui faire acquérir de l'expérience. Mentor avait eu soin de faire préparer le vaisseau dès l'arrivée de Télémaque. Mais Idoménée, qui avait eu beaucoup de répugnance à le voir préparer, tomba dans une tristesse mortelle et dans une désolation à faire pitié, lorsqu'il vit que ses deux hôtes, dont il avait tiré tant de secours, allaient l'abandonner. Il se renfermait dans les lieux les plus secrets de sa maison: là il soulageait son coeur en poussant des gémissements et en versant des larmes. Il oubliait le besoin de se nourrir; le sommeil n'adoucissait plus ses cuisantes peines; il se desséchait, il se consumait par ses inquiétudes, semblable à un grand arbre qui couvre la terre de l'ombre de ses rameaux épais et dont un ver commence à ronger la tige dans les canaux déliés où la sève coule pour sa nourriture; cet arbre, que les vents n'ont jamais ébranlé, que la terre féconde se plaît à nourrir dans son sein et que la hache du laboureur a toujours respecté, ne laisse pas de languir sans qu'on puisse découvrir la cause de son mal; il se flétrit, il se dépouille de ses feuilles, qui sont sa gloire; il ne montre plus qu'un tronc couvert d'une écorce entrouverte et des branches sèches: tel parut Idoménée dans sa douleur.

Télémaque attendri n'osait lui parler: il craignait le jour du départ; il cherchait des prétextes pour le retarder, et il serait demeuré longtemps dans cette incertitude, si Mentor ne lui eût dit:

- Je suis bien aise de vous voir si changé. Vous étiez né dur et hautain; votre coeur ne se laissait toucher que de vos commodités et de vos intérêts; mais vous êtes enfin devenu homme, et vous commencez, par l'expérience de vos maux, à compatir à ceux des autres. Sans cette compassion, on n'a ni bonté, ni vertu, ni capacité pour gouverner les hommes. Mais il ne faut pas la pousser trop loin, ni tomber dans une amitié faible. Je parlerais volontiers à Idoménée pour le faire consentir à notre départ et je vous épargnerais l'embarras d'une conversation si fâcheuse; mais je ne veux point que la mauvaise honte et la timidité dominent votre coeur. Il faut que vous vous accoutumiez à mêler le courage et la fermeté avec une amitié tendre et sensible. Il faut craindre d'affliger les hommes sans nécessité; il faut entrer dans leur peine, quand on ne peut éviter de leur en faire, et adoucir le plus qu'on peut le coup qu'il est impossible de leur épargner entièrement.

- C'est pour chercher cet adoucissement - répondit Télémaque - que j'aimerais mieux qu'Idoménée apprît notre départ par vous que par moi.

Mentor lui dit aussitôt:

 - Vous vous trompez, mon cher Télémaque: vous êtes né comme les enfants des rois nourris dans la pourpre, qui veulent que tout se fasse à leur mode et que toute la nature obéisse à leurs volontés, mais qui n'ont la force de résister à personne en face. Ce n'est pas qu'ils se soucient des hommes, ni qu'ils craignent par bonté de les affliger; mais c'est que, pour leur propre commodité, ils ne veulent point voir autour d'eux des visages tristes et mécontents. Les peines et les misères des hommes ne les touchent point, pourvu qu'elles ne soient pas sous leurs yeux; s'ils en entendent parler, ce discours les importune et les attriste. Pour leur plaire, il faut toujours dire que tout va bien. Pendant qu'ils sont dans leurs plaisirs, ils ne veulent rien voir ni entendre qui puisse interrompre leurs joies. Faut-il reprendre, corriger, détromper quelqu'un, résister aux prétentions et aux passions injustes d'un homme importun, ils en donneront toujours la commission à quelque autre personne: plutôt que de parler eux-mêmes avec une douce fermeté dans ces occasions, ils se laisseraient plutôt arracher les grâces les plus injustes; ils gâteraient leurs affaires les plus importantes, faute de savoir décider contre le sentiment de ceux auxquels ils ont affaire tous les jours. Cette faiblesse qu'on sent en eux fait que chacun ne songe qu'à s'en prévaloir: on les presse, on les importune, on les accable, et on réussit en les accablant. D'abord on les flatte et on les encense pour s'insinuer; mais, dès qu'on est dans leur confiance et qu'on est auprès d'eux dans des emplois de quelque autorité, on les mène loin, on leur impose le joug: ils en gémissent, ils veulent souvent le secouer; mais ils le portent toute leur vie. Ils sont jaloux de ne paraître point gouvernés, et ils le sont toujours: ils ne peuvent même se passer de l'être; car ils sont semblables à ces faibles tiges de vigne, qui, n'ayant par elles-mêmes aucun soutien, rampent toujours autour du tronc de quelque grand arbre. Je ne souffrirai point, ô Télémaque, que vous tombiez dans ce défaut, qui rend un homme imbécile pour le gouvernement. Vous qui êtes tendre jusqu'à n'oser parler à Idoménée, vous ne serez plus touché de ses peines dès que vous serez sorti de Salente; ce n'est point sa douleur qui vous attendrit, c'est sa présence qui vous embarrasse. Allez parler vous-même a Idoménée; apprenez en cette occasion à être tendre et ferme tout ensemble: montrez-lui votre douleur de le quitter; mais montrez-lui aussi d'un ton décisif la nécessité de notre départ.

Télémaque n'osait ni résister à Mentor, ni aller trouver Idoménée; il était honteux de sa crainte, et n'avait pas le courage de la surmonter: il hésitait; il faisait deux pas, et revenait incontinent pour alléguer à Mentor quelque nouvelle raison de différer. Mais le seul regard de Mentor lui ôtait la parole et faisait disparaître tous ses beaux prétextes.

- Est-ce donc là - disait Mentor en souriant - ce vainqueur des Dauniens, ce libérateur de la grande Hespérie, ce fils du sage Ulysse, qui doit être après lui l'oracle de la Grèce? Il n'ose dire à Idoménée qu'il ne peut plus retarder son retour dans sa patrie pour revoir son père! Ô peuples d'Ithaque, combien serez-vous malheureux un jour, si vous avez un roi que la mauvaise honte domine et qui sacrifie les plus grands intérêts à ses faiblesses sur les plus petites! Voyez, Télémaque, quelle différence il y a entre la valeur dans les combats et le courage dans les affaires: vous n'avez point craint les armes d'Adraste, et vous craignez la tristesse d'Idoménée. Voilà ce qui déshonore les princes qui ont fait les plus grandes actions: après avoir paru des héros dans la guerre, ils se montrent les derniers des hommes dans les occasions communes, où d'autres se soutiennent avec vigueur.

Télémaque, sentant la vérité de ces paroles et piqué de ce reproche, partit brusquement sans s'écouter lui-même. Mais à peine commença-t-il à paraître dans le lieu où Idoménée était assis, les yeux baissés, languissant et abattu de tristesse, qu'ils se craignirent l'un l'autre. Ils n'osaient se regarder; ils s'entendaient sans se rien dire, et chacun craignait que l'autre ne rompît le silence: ils se mirent tous deux à pleurer. Enfin Idoménée, pressé d'un excès de douleur, s'écria:

- A quoi sert de chercher la vertu, si elle récompense si mal ceux qui l'aiment? Après m'avoir montré ma faiblesse, on m'abandonne! Hé bien! je vais retomber dans tous mes malheurs: qu'on ne me parle plus de bien gouverner; non, je ne puis le faire: je suis las des hommes. Où voulez-vous aller, Télémaque? Votre père n'est plus: vous le cherchez inutilement. Ithaque est en proie à vos ennemis; ils vous feront périr, si vous y retournez. Quelqu'un d'entre eux aura épousé votre mère. Demeurez ici: vous serez mon gendre et mon héritier; vous régnerez après moi. Pendant ma vie même, vous aurez ici un pouvoir absolu; ma confiance en vous sera sans bornes. Que si vous êtes insensible à tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui est toute ma ressource. Parlez; répondez-moi; n'endurcissez pas votre coeur: ayez pitié du plus malheureux de tous les hommes. Quoi! vous ne dites rien? Ah! je comprends combien les dieux me sont cruels; je le sens encore plus rigoureusement qu'en Crète, lorsque je perçai mon propre fils.

Enfin Télémaque lui répondit d'une voix troublée et timide:

- Je ne suis point à moi; les destinées me rappellent dans ma patrie. Mentor, qui a la sagesse des dieux, m'ordonne en leur nom de partir. Que voulez-vous que je fasse? Renoncerai-je à mon père, à ma mère, à ma patrie, qui me doit être encore plus chère qu'eux? Etant né pour être roi, je ne suis pas destiné à une vie douce et tranquille, ni à suivre mes inclinations. Votre royaume est plus riche et plus puissant que celui de mon père: mais je dois préférer ce que les dieux me destinent à ce que vous avez la bonté de m'offrir. Je me croirais heureux, si j'avais Antiope pour épouse, sans espérance de votre royaume; mais, pour m'en rendre digne, il faut que j'aille où mes devoirs m'appellent et que ce soit mon père qui vous la demande pour moi. Ne m'avez-vous pas promis de me renvoyer à Ithaque? N'est-ce pas sur cette promesse que j'ai combattu pour vous contre Adraste avec les alliés? Il est temps que je songe à réparer mes malheurs domestiques. Les dieux, qui m'ont donné à Mentor, ont aussi donné Mentor au fils d'Ulysse pour lui faire remplir ses destinées. Voulez-vous que je perde Mentor, après avoir perdu tout le reste? Je n'ai plus ni biens, ni retraite, ni père, ni mère, ni patrie assurée; il ne me reste qu'un homme sage et vertueux, qui est le plus précieux don de Jupiter: jugez vous-même si je puis y renoncer et consentir qu'il m'abandonne. Non, je mourrais plutôt. Arrachez-moi la vie; la vie n'est rien: mais ne m'arrachez pas Mentor.

A mesure que Télémaque parlait, sa voix devenait plus forte et sa timidité disparaissait. Idoménée ne savait que répondre et ne pouvait demeurer d'accord de ce que le fils d'Ulysse lui disait. Lorsqu'il ne pouvait plus parler, du moins il tâchait, par ses regards et par ses gestes, de faire pitié. Dans ce moment, il vit paraître Mentor, qui lui dit ces graves paroles:

- Ne vous affligez point: nous vous quittons; mais la sagesse qui préside aux conseils des dieux demeurera sur vous; croyez seulement que vous êtes trop heureux que Jupiter nous ait envoyés ici pour sauver votre royaume et pour vous ramener de vos égarements. Philoclès, que nous vous avons rendu, vous servira fidèlement: la crainte des dieux, le goût de la vertu, l'amour des peuples, la compassion pour les misérables seront toujours dans son coeur. Ecoutez-le, servez-vous de lui avec confiance et sans jalousie. Le plus grand service que vous puissiez en tirer est de l'obliger à vous dire tous vos défauts sans adoucissement. Voilà en quoi consiste le plus grand courage d'un bon roi, que de chercher de vrais amis qui lui fassent remarquer ses fautes. Pourvu que vous ayez ce courage, notre absence ne vous nuira point et vous vivrez heureux: mais si la flatterie, qui se glisse comme un serpent, retrouve un chemin jusqu'à votre coeur, pour vous mettre en défiance contre les conseils désintéressés, vous êtes perdu. Ne vous laissez point abattre mollement à la douleur, mais efforcez-vous de suivre la vertu. J'ai dit à Philoclès tout ce qu'il doit faire pour vous soulager et pour n'abuser jamais de votre confiance; je puis vous répondre de lui: les dieux vous l'ont donné comme ils m'ont donné à Télémaque. Chacun doit suivre courageusement sa destinée; il est inutile de s'affliger. Si jamais vous aviez besoin de mon secours, après que j'aurai rendu Télémaque à son père et à son pays, je reviendrais vous voir. Que pourrais-je faire qui me donnât un plaisir plus sensible? Je ne cherche ni biens ni autorité sur la terre; je ne veux qu'aider ceux qui cherchent la justice et la vertu. Pourrais-je oublier jamais la confiance et l'amitié que vous m'avez témoignée?

A ces mots, Idoménée fut tout à coup changé; il sentit son coeur apaisé, comme Neptune de son trident apaise les flots en courroux et les plus noires tempêtes: il restait seulement en lui une douleur douce et paisible; c'était plutôt une tristesse et un sentiment tendre qu'une vive douleur. Le courage, la confiance, la vertu, l'espérance du secours des dieux commencèrent à renaître au-dedans de lui.

- Hé bien! - dit-il - mon cher Mentor, il faut donc tout perdre, et ne se point décourager. Du moins souvenez-vous d'Idoménée. Quand vous serez arrivés à Ithaque, où votre sagesse vous comblera de prospérités, n'oubliez pas que Salente fut votre ouvrage et que vous y avez laissé un roi malheureux, qui n'espère qu'en vous. Allez, digne fils d'Ulysse, je ne vous retiens plus; je n'ai garde de résister aux dieux, qui m'avaient prêté un si grand trésor. Allez aussi, Mentor, le plus grand et le plus sage de tous les hommes (si toutefois l'humanité peut faire ce que j'ai vu en vous, et si vous n'êtes point une divinité sous une forme empruntée pour instruire les hommes faibles et ignorants), allez conduire le fils d'Ulysse, plus heureux de vous avoir que d'être le vainqueur d'Adraste. Allez tous deux: je n'ose plus parler, pardonnez mes soupirs. Allez, vivez, soyez heureux ensemble; il ne me reste plus rien au monde que le souvenir de vous avoir possédés ici. Ô beaux jours, trop heureux jours, jours dont je n'ai pas assez connu le prix, jours trop rapidement écoulés, vous ne reviendrez jamais! Jamais mes yeux ne verront ce qu'ils voient!

Mentor prit ce moment pour le départ; il embrassa Philoclès, qui l'arrosa de ses larmes sans pouvoir parler. Télémaque voulut prendre Mentor par la main pour la tirer de celle d'Idoménée; mais Idoménée, prenant le chemin du port, se mit entre Mentor et Télémaque: il les regardait; il gémissait; il commençait des paroles entrecoupées, et n'en pouvait achever aucune.

Cependant on entend des cris confus sur le rivage couvert de matelots: on tend les cordages: le vent favorable se lève. Télémaque et Mentor, les larmes aux yeux, prennent congé du roi, qui les tient longtemps serrés entre ses bras et qui les suit des yeux aussi loin qu'il le peut.


 
 
 
 
  

Commenter cet article