Benjamin Laroche: Méthode Jacotot en présence de l'Enseignement Universitaire - 5

Publié le par Joseph Jacotot



Remarquez, s'il vous plaît, ce contraste, et continuons. La méthode universitaire parque les intelligences comme les despotes parquent les nations. Elle admet au sanctuaire de la science un petit nombre d'êtres privilégiés; les autres, elle les repousse comme atteints et convaincus d'incapacité.

La méthode émancipatrice proclame que

Toutes les intelligences sont égales.

Par-là, elle relève le désespoir abattu; elle arrache des mains de l'orgueil l'arme toujours si redoutable du mépris ; elle rend à la nature humaine sa dignité et sa grandeur; elle proteste contre l'aristocratie du talent et du génie. Elle fait une large part à l'empire toujours si grand des circonstances : les infirmes exceptés , elle n'en fait aucune à l'organisation primitive. Le reste, elle en fait l'apanage du travail et de la volonté persévérante.

Elle ne dit point comme l'ancienne école :

Fiant oratores, nascuntur poetce.

Elle dit sans hésiter :

Fiant oratores, fiant poetœ.

Voyons sur l'ensemble de la classe le résultat de ce second principe.

Classe Universitaire.

Quels sont ces élèves assis aux premiers bancs, sur lesquels toute l'attention du professeur se dirige? Leurs copies sont les seules qu'il lise, leurs devoirs, les seuls qu'il corrige, leur attention, la seule qu'il ambitionne. Eux seuls récitent des leçons ; eux seuls lui répètent, pour l'oublier bientôt, ce qu'il leur a répété cent fois. C'est le banc des élèves privilégiés. Ce sont eux qui doivent soutenir au concours l'honneur du drapeau ; eux seuls doivent faire triompher le professeur et briller la classe.

Et cette foule d'élèves qui remplissent tous les autres bancs et dont la distraction et l'insouciance annoncent le peu d'intérêt qu'ils prennent à des choses qui en effet ne les regardent pas?
Ce sont les intelligences communes et irrévocablement condamnées à languir obscurément dans les limbes classiques, à végéter de banc en banc, de classe en classe, et à quitter le collège plus sottes, plus ignorantes qu'elles n'y étaient entrées (i).


(i) Nous ne pouvons nous empêcher de rapporter ici une anecdote dont nous garantissons l'authenticité, et qui prouvera la justesse de nos assertions :

Un professeur du collège Louis-le-Grand recevait régulièrement chaque jour, parmi les copies de ses élèves, un devoir portant un nom supposé, et rempli à dessein des fautes les plus grossières. Le pseudonyme avait soin d'écrire en tête de sa copie ces mots : Je désire être lu. Obtempérant à ce désir, le professeur, sans chercher à connaître l'auteur du devoir, passait le temps précieux de ses leçons à commenter cette copie imaginaire, et qui devenait pour le reste de la classe un sujet intarissable d'amusement. La fin de l'année scotastique put seule mettre un terme à cet abus. Et c'est pourtant d'un tel système qui forcément amène ces ridicules résultats, qu'un professeur de ce même collège vient de se constituer le défenseur officiel dans un discours qu'il a prononcé à la dernière distribution des prix. Il a fait son métier. Ab uno disce omnes !

Voyons maintenant la classe Émancipatrice.

Ici tout agit, tout est en mouvement ; nul ne reste étranger à l'impulsion commune. Le vaincu de la veille est le vainqueur d'aujourd'hui : nul n'abandonne son bouclier; tous savent qu'ils sont égaux en intelligence, et que s'ils diffèrent, ce ne peut être que dans l'intensité de la volonté et de la persévérance. Or, il est si commode de trouver à la paresse une excuse toute prête, en disant : « Je n'ai point l'intelligence nécessaire! » Mais il serait si dur, si humiliant de s'avouer et d'avouer à autrui qu'on n'a pas la volonté, la persévérance nécessaire !

On vous objectera les grands hommes dans tous les genres; on vous demandera si vous vous croyez égal en intelligence à Voltaire, à Corneille, à Bossuet, à Newton. Laissez dire ces gens-là, et demandez-leur si Voltaire eût composé la Henriade et Zaïre sur les genoux de sa nourrice; si Corneille eût écrit Cinna le jour où lui vint sa première dent; si Bossuet, le jour où il put dire papa, eût improvisé l'oraison funèbre de Condé ; et si le jour où, pour la première fois, les yeux de Newton s'ouvrirent à la lumière, Newton eût pu faire la théorie de la lumière et trouver la loi de l'attraction. Quand vous direz cela, on vous rira au nez; mais on se gardera bien de vous répondre. Laissez rire, et répétez toujours :

Les intelligences sont égales.

 

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Le bateleur 09/03/2009 21:16

Tout est tellement à la fois plus facile et plus limpide (au niveau de la relation du maitre et de l'élève) lorsqu'on adopte ce principe "Les intelligences sont égales"cela protège les uns de la paresseet les autres de l'orgueilet surtoutc'est bien plus vrai que son contraire.