Benjamin Laroche: Méthode Jacotot en présence de l'Enseignement Universitaire - 11

Publié le par Joseph Jacotot

 

On fait apprendre par cœur les six premiers livres du Télémaque, dont on répète un ou deux chaque jour, selon le temps destiné à la lecon ; ou bien, on fait apprendre par cœur le premier livre de Télémaque. On fait lire le second livre et le raconter sur-le-champ. On fait lire le 3e livre, puis le 4e, le 5", le 6e...

On pourra consulter également un ouvrage publié par M. E. Boulmy, sous le titre de Considérations sur la Méthode Jacotot, contenant une instruction normale très détaillée sur la lecture, l'écriture, la langue maternelle, les langues étrangères , etc. ; ainsi que le rapport adressé par M. Baudoin à M. de Valisménil, sur les résultats et l'influence de la Méthode.
On continue la lecture des autres, mais on ne les raconte pas.

Quand on a fini l'ouvrage, on recommence cette lecture. Et comme là langue est tout entière dans un livre, il s'agit non-seulement de le comprendre, mais d'en retenir les syllabes, les mots, les locutions et les expressions.

Les questions qu'on adresse ensuite à l'élève ne peuvent être en trop grand nombre. C'est par elles qu'on le force à regarder, et dès-lors à comprendre, puisque ne devant répondre que d'après les faits qu'il a sous les yeux, il voit nécessairement tout ce qu'il dit. Si quelquefois les réponses sont vagues et indécises, comme elles sont toujours suivies de la justification, l'élève perd bien vite l'habitude fâcheuse, et néanmoins assez ordinaire, de parler au hasard.

On s'occupe du sens des mots.

On vérifie l'orthographe. Cet exercice doit être continué jusqu'à ce que l'élève soit arrivé à écrire des compositions, dans lesquelles on exige la plus grande exactitude d'orthographe ; car l'élève n'employant en général que des mots qu'il a vus, il lui est toujours possible de les écrire d'une manière correcte.

On fait généraliser. Cela donne à l'élève les premières habitudes de parler sur ce qu'il connaît; et on ne peut trop tôt les lui faire contracter ni, employer trop de moyens pour lui faire acquérir le talent de la parole. Il sera donc utile de traiter tous les sujets de composition alternativement de vive voix et par écrit.

On imite, c'est-à-dire que sur les regrets de Calypso, on fait les regrets de Télémaque dans la tempête, de Télémaque après son discours à Aceste, etc. Le nombre des sujets à imiter est infini pour les premiers livres seulement.

Tout consiste, pour l'élève qui commence, à regarder les faits, à ne s'occuper que de cela, pour en dire ce qu'il en pense : peu importe de quelle manière il s'exprime, pourvu qu'il se fasse comprendre; le style se formera plus tard; le premier point est d'apprendre à regarder. Et encore une fois, rien de plus facile que d'écrire, à la vue d'un fait quelconque, les réflexions qu'il suggère.

Quant au style, lorsque l'élève peut s'en occuper, il ne doit pas écrire une syllabe, pas un mot, pas une réunion de deux mots, pas un ordre de mots, qu'il n'en montre l'exemple dans son livre; parce que tout étant arbitraire ou de convention dans les langues, on ne peut deviner ni la volonté ni les conventions.

On fait des synonymes de mots, d'expressions, de composition, de pensées, etc.

On fait des traductions, c'est-à-dire sur les regrets de Galypso, les regrets de l'ambitieux, etc.

Voici un nouvel exemple de cet exercice, donné par le fondateur de la méthode :

« Si je disais : lorsque Philippe, sur le point d'envahir toute la Grèce, était toujours vainqueur, tantôt par la force des armes, tantôt par la corruption, Démosthènes cherchant à réveiller les Athéniens, leur »propose d'établir un gymnase pour se préparer à la guerre, et leur parle ainsi :

« Athéniens ! il est indigne d'un peuple libre de ne s'évertuer contre l'ennemi que lorsqu'il est prêt à nous saisir. Un peuple libre, qui veut conserver son indépendance, doit être sans cesse dans le forum pour délibérer sur les intérêts de la patrie, ou dans le gymnase, pour apprendre à manier ses armes. La guerre règle la destinée des peuples ; il faut donc savoir la guerre. Or, le gymnase est un apprentissage perpétuel de la guerre.

Si je parlais ainsi, je traduirais Bossuet dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche.

Nous appelons cela traduction, parce que Bossuet parle de la mortification, et que je parle, moi, d'un gymnase, en empruntant presque toutes les expressions de l'orateur qui m'a servi de modèle. »

On fait chercher des sujets de traduction.

On fait des analyses.

On vérifie la grammaire. On doit s'assurer alors que les conjugaisons de tous les verbes sont bien sues.

On écrit sur l'ode, sur tout sujet de littérature, sur un objet quelconque.

On imite des pensées.

On fait des lettres, des portraits, des parallèles, des récits, des discours, des fables, des scènes, etc.

On étudie les livres sous le rapport de la composition , on vérifie les plans. Exemple :

Voilà une personne triste; un nouveau personnage se présente, et la distrait quelques instans de sa douleur. La description des lieux, des personnages, de leurs mœurs, vous fournira des détails intéressans; la peinture des plaisirs dont ils jouissent, leurs récits et leurs discours concourront à remplir la scène et à embellir votre tableau.

Partez d'un mot, d'un événement, d'un personnage, d'un sentiment quelconque, choisi dans cette composition. Reformez un nouveau tout, combinez autrement les idées, groupez les personnages en les faisant changer de place, changez l'ordre des récits et des discours, vous ne finirez jamais. Or, c'est cela qui se fait seul dans la tête de celui qui sait, sans qu'il s'en doute, lorsqu'il répète toujours et qu'il réfléchit sans cesse à ce qu'il dit.

Que si le premier livre, et par conséquent les vingt-trois autres , ont cette inépuisable fécondité, il est aisé déjuger des résultats infinis de leurs combinaisons.

On vérifie que tout est dans tout.

Les exercices qui précèdent comprenant toutes les espèces de compositions oratoires, renferment conséquemment plus que les connaissances indispensables aux besoins ordinaires de la société.

N.B.: Cette courte récapitulation est extraite de l'ouvrage de M. de Séprès , et que nous croyons indispensable à tous ceux qui appliquent la méthode.


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Le bateleur 16/04/2009 00:00

Chaque fois que je lis une évocation de la méthodej'ai envie de l'appliquer moi-mêmeet ainsiréapprendre la langue qui est la miennemais depuis ce chez d'oeuvre de la littérature françaisequ'a si bien ciblé Joseph Jacotot

Joseph Jacotot 22/04/2009 11:55


Le texte est en vérité d'une telle profondeur et beauté qu'il est dommage qu'il soit ainsi tombé dans l'oubli.