Benjamin Laroche: Méthode Jacotot en présence de l'Enseignement Universitaire -20

Publié le par Joseph Jacotot





Jeté par la tempête des révolutions sur les rivages hospitaliers de la Belgique, M. Jacotot, nommé lecteur à l'Université de Louvain , fut chargé de faire un cours de langue française à un auditoire dont il ignorait le langage. Cherchant à se mettre immédiatement en communication avec ses élèves, il plaça entre leurs mains Télémaque avec la traduction hollandaise en regard. Il leur fît dire, par l'un d'eux qui lui servit d'interprète, de comparer le texte avec la- traduction , de chercher à se rendre compte de chaque mot, de chaque phrase de ce texte, et de l'apprendre par cœur. Il vit, avec étonnement, que bientôt les élèves s'exprimaient et écrivaient en français avec toute la correction du texte qu'ils avaient appris ; que les formes de- Télémaque se reproduisaient dans leur bouche et sous leur plume avec facilité. Le premier livre fut appris : les autres furent racontés successivement ; toutes les expressions, tous les paragraphes, toutes les pensées de l'auteur servirent de texte à une multitude d'exercices dans lesquels la raison de l'élève était abandonnée à ses propres forces, et la langue fut connue, parlée et écrite sans le secours des grammaires et des explications. Cette expérience décisive, il la répéta avec succès sur d'autres langues vivantes, sur les langues mortes, sur les mathématiques, le dessin, et même sur la musique, que lui-même ignorait.

Il se crut alors en droit de conclure :

Que l'âme humaine est capable de s'instruire elle-même sans le secours des maîtres explicateurs.

Il avait remarqué que ses élèves prenaient pour point de départ ce qu'ils savaient, afin d'y rapporter ce qu'ils voulaient apprendre; que pour apprendre le français, par exemple, ils avaient pris pour point de départ leur langue maternelle, à laquelle ils avaient rapporté le texte de Télémaque ; il en fît sortir cet autre principe :

Savoir quelque chose et y rapporter tout le reste.

Or, il n'y a pas d'individu ici bas qui ne sache quelque chose, et qui ne puisse conséquemment y rapporter tout le reste, et tout apprendre. De-là cet axiome de la nouvelle méthode :

Tout est dans tout

axiome qui a si fort égayé nos adversaires, qu'ils ont cru devoir épuiser, en sa faveur, tout leur arsenal de jeux de mots et de facéties.

Enfin, M. Jacotot avait vu que l'expérience avait réussi à tous les individus auxquels on l'avait appliquée ; que les résultats avaient été uniformes pour tous ; il en conclut que l'aptitude à apprendre était égale chez tous les hommes ; que leur organisation n'établissait point, dès leur naissance, une limite fatale et irrévocable aux facultés
intellectuelles de chacun d'eux, et il résuma sa pensée en ces mots, qu'il donna pour base à son système :

Toutes les intelligences sont égales.


Ce dernier axiome n'a pas manqué de soulever l'opposition de nombreux adversaires. A leur tête nous devons placer M. le duc de Lévis, qui, par l'urbanité de sa critique et la bonne foi évidente de sa discussion, ne doit pas être confondu avec la foule des détracteurs que nous réfutons. Dans la lettre adressée à M. Jacotot, par M. le duc de Lévis, la question de l'égalité des intelligences a été traitée avec le talent particulier à cet académicien. Nous sommes prêts à convenir que la réponse, faite par M. Jacotot, n'est pas une réponse, puisque la question en elle-même n'y est pas traitée. Aussi , n'était-ce pas l'intention de M. Jacotot de répondre. Il n'a jamais prétendu établir le principe de l'égalité des intelligences comme une vérité incontestable, mais seulement comme une opinion qui lui est personnelle, opinion que d'innombrables expériences ont uniformément confirmée. Il ne se croit pas appelé à rompre une lance dans une discussion de physiologie ou de métaphysique avec quiconque ne partagera pas celte opinion. S'il n'a pas répondu , nous ne croyons pas que ce fut dans l'impuissance de répondre ; mais enfin, cela fût-il, n'y a-t-il pas dans la nature une foule de phénomènes dont l'existence nous frappe de partout, sans que nous puissions remonter à leur cause ? A-t-on rendu raison de tout dans l'univers, et faudra-t-il nier tout ce que nous ne comprenons pas ?

M. Jacotot ne dit pas :

« J'établirai, par mes raisonnemens, qu'il doit y avoir égalité entre toutes les intelligences.)) .

S'il s'exprimait ainsi, il aurait tort de ne pas accepter le combat.

Il dit seulement :

« J'ai vu que toutes les intelligences étaient égales, et je l'ai dit ; je ne me suis point engagé à rendre raison de ce que j'avais vu. »

M. Jacotot n'a point ouvert école de métaphysique et de physiologie ; il abandonne la discussion de ces matières à ceux qui err ont fait une étude spéciale. Il se borne à constater le fait dont il a été témoin  et qui peut lui contester ce droit ?

Quand Christophe Colomb fut de retour en Europe, après la découverte de l'Amérique, il dit aux Européens surpris : «II existe » un nouveau monde par delà l'Atlantique.» — « Prouvez-le, lui cria-t-on ! » — Colomb répondit, sans s'émouvoir : « Son existence « m'est prouvée, parce que je l'ai vu. Que  ceux qui en doutent s'en assurent par eux- mêmes..»

Que ceux qui contestent le principe de l'égalité des intelligences, nous apprennent ce qu'ils ont fait pour s'assurer de la vérité à cet égard. Ils nous disent que les résultats de l'intelligence de tous les hommes ne se ressemblent pas. Qui en doute? Il n'est besoin que d'avoir des yeux pour s'assurer que cela est vrai. Mais, de bonne foi, est-ce là la question ? S'agit-il de savoir si, en l'état actuel des choses, l'intelligence des hommes diffère par ses résultats? Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si cette inégalité doit être attribuée à la conformation physiologique de l'individu ; si cette inégalité est sans remède ou si le niveau des intelligences peut s'établir.

La classe pauvre est ignorante. Qui en doute ? Les résultats de son intelligence sont inférieurs à ce qu'on remarque, sous ce rapport, dans la classe aisée. Qui le conteste?

Ce qu'il s'agit de décider, le voici :

Est-ce à son organisation primitive, ou aux circonstances qui l'entourent, que la première doit son infériorité, la seconde, sa supériorité évidente ?

La physiologie est-elle en droit de prononcer définitivement en cette matière ? Devons-nous aveuglément nous en rapporter à sa décision ? Est-ce une question d'anatomie? Est-il donné à l'homme de pénétrer dans ce mystère de notre organisation, de saisir, d'analyser cette union imcompréhensible de l'âme et de la matière ?

Que ceux qui ne voient dans l'homme que de la matière, qui méconnaissent sa nature immortelle , subordonnent à cette même matière toutes nos facultés morales et intelligentes , qu'ils matérialisent notre intelligence et la fassent dépendre de l'organisation plus ou moins parfaite du cerveau ; ces hommes sont conséquens à leurs doctrines ; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de les combattre. Ces hautes et difficiles questions se débattent ailleurs beaucoup plus habilement que nous ne pourrions le faire ; pour nous, hommes d'enseignement et d'application, doit-on s'attendre à nous voir improviser un rôle qui n'est pas le nôtre, que nous n'avons pas choisi, et que d'autres que nous remplissent avec honneur ?

Nous dirons donc aux matérialistes : « Avant de discuter avec nous, commencez par vous mesurer avec les spiritualistes, vos véritables adversaires ; commencez par établir votre système sur une base triomphante, par convertir le genre humain à vos désolantes doctrines, par déshériter l'âme humaine de ses hautes et célestes destinées ! alors vous vous étonnerez, avec raison, de notre résistance ; vous aurez le droit de vous indigner de notre entêtement à soutenir l'égalité des intelligences ; mais l'abus de croire à l'immortalité de l'âme, à sa nature distincte de la matière, ne pouvant sitôt se corriger, vos doctrinaires eux-mêmes y auront perdu leurs peines; souffrez que nous gardions nos opinions, et vous les vôtres. »

Voilà ce que nous pourrions dire aux matérialistes; mais aux spiritualistes, notre langage serait différent. Peut-être avons-nous quelque droit de les taxer d'inconséquence à leurs propres doctrines.

« Eh! quoi! hommes religieux » leur dirons-nous, « cette égalité de toutes les intelligences, au sortir des mains créatrices d'un Dieu juste et bon, vous répugne! L'inégalité devant lès hommes ne vous suffit point, il vous faut encore l'inégalité devant Dieu ! et vous ne voyez pas que cette pensée est un outrage à la justice éternelle ; qu'elle se trouve démentie à chacune des pages du livre divin, dépositaire de votre foi ! Philantropes vertueux, amis de l'humanité, l'inégalité des conditions et des fortunes n'est-elle point un assez grand mal ? Ne l'avez-vous pas mille fois déploré, cet injuste partage de la destinée, qui donne aux uns tous les biens, aux autres tous les maux ; qui édifie la prospérité du petit nombre sur la misère et les larmes de l'immense majorité de la race humaine? Cet état de choses n'est-il point assez déplorable , assez douloureux, ne répugne-t-il pas assez à l'humanité, à l'équité, à la raison? Faut-il le rendre irréparable ? Faut-il en faire une loi immuable de la destinée humaine, établie pour chaque homme dès le ventre de sa mère ? L'aristocratie, née de la force, de la fortune et du hasard, ne suffit-elle pas ? Faut-il y ajouter encore l'aristocratie de l'intelligence, la plus offensante de toutes ; car toutes les autres ne font remonter leur origine qu'aux conventions sociales ; elle seule, se dit fièrement fille de la nature et de la nécessité. Comment se soustraire à un joug ainsi légitimé  à un joug qui s'appuie sur Dieu et la nature ?»









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