Benjamin Laroche: Méthode Jacotot en présence de l'Enseignement Universitaire -22

Publié le par Joseph Jacotot



Un noble duc a placé la question sur un nouveau terrain. Il a prétendu qu'il y avait danger pour l'ordre social à admettre le principe de l'égalité des intelligences. Ce danger, il le voit dans l'insubordination des femmes et de la jeunesse. Les femmes, selon lui, se prévaudront de l'égalité des intelligences pour se croire supérieures à leurs maris; les jeunes gens prendront fièrement et sans façon le pas sur les vieillards. Et le noble duc ne s'est point aperçu qu'il raisonnait dans l'hypothèse d'une supériorité que certains individus s'arrogeraient sur d'autres, inconvénient qui, bien loin de provenir du principe de l'égalité des intelligences, trouve dans ce principe même un remède immédiat et certain.


Ce n'est pas nous qui croyons que toutes les intelligences sont égales ; ce n'est pas nous qui nous énorgueillirons d'une supériorité native, que nous ne reconnaissons point, que nous nions même positivement. Nous renvoyons à nos adversaires, comme à sa véritable adresse, l'argument de M. le duc de Lévis.

C'est là qu'il trouvera des applications fréquentes. Quoi de plus propre, en effet, à affaiblir le respect, à dénouer les liens de la subordination et du devoir, que cette orgueilleuse opinion que chacun est libre d'avoir de soi-même, dans le système de nos adversaires ! Quoi de plus contraire à l'opinion que nous professons ! Le respect de chacun pour tous, voilà le résultat naturel de l'admission de notre principe. D'après notre système, l'homme ne voit autour de lui que des frères, égaux par l'intelligence native, inégaux par les résultats qu'on leur a fait produire. Le disciple de l'Enseignement Universel expliquera le génie, mais il ne se croira point, pour cela, un homme de génie ; de même que je mesurerai la vitesse d'un cheval, bien que je ne croie pas courir comme lui. . .

Vous vous croyez donc égal en intelligence à Racine et à Voltaire ? nous dit-on, avec le sourire d'une méprisante pitié ? Nous répondons : Oui, Racine et Voltaire n'ont reçu de la nature qu'une somme d'intelligence égale à celle que j'ai reçue moi-même.

Mais savez-vous à quel prix l'un et l'autre ont acheté leur gloire ? Oh ! si on le savait, combien peu voudraient l'acquérir au même prix ! Avez-vous assisté aux luttes préparatoires, aux longs et infructueux efforts de cet athlète dont vous enviez la couronne couverte encore de la poudre olympique ? Avez-vous été témoin de la gymnastique du génie ? Alors, vous sauriez pourquoi Racine et Voltaire sont supérieurs à vous et à moi ! Rappelez-vous les cailloux que mâchait Démosthènes, et gardez-vous de croire que l'enfantement du génie soit sans combats et sans douleurs.


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