Benjamin Laroche: Méthode Jacotot en présence de l'Enseignement Universitaire -27 -

Publié le par Joseph Jacotot



Que d'aussi simples notions fassent hausser les épaules à nos académiciens, je le conçois ; qu'elles excitent la colère de nos professeurs universitaires, je le concois encore : si l'Enseignement Universel devenait, en effet, universel, on n'aurait plus besoin des explications un peu coûteuses des académiciens et des professeurs explicateurs. Mais la question est toute autre pour les pères et mères de famille ! Ceux-là n'ont aucun intérêt à abrutir la génération naissante. C'est pour eux que l'Enseignement Universel est fait; c'est à eux qu'il en appelle des mépris orgueilleux et des injures intéressées de certains hommes; c'est par eux seuls qu'il consent à être jugé. Tout autre tribunal, il le récuse.


Il récuse surtout le jugement de cette Université, Capitale de la tyrannie enseignante et du monopole explicateur.

Quand le christianisme proclama ses célestes doctrines, c'est dans les rangs du sacerdoce polythéiste, c'est parmi les hommes qui vivaient de la crédulité des peuples, qu'il trouva ses adversaires les plus acharnés. Jamais il n'essaya de composer avec eux ; il savait qu'il y avait entre eux et lui incompatibilité absolue, et que le règne de la vérité ne pouvait s'établir que par la ruine de l'erreur.

Il en est de même dans la question qui nous occupe : l'Enseignement Universel compte parmi ses adversaires des hommes qu'il ne convertira jamais à ses doctrines, parce qu'ils ont intérêt à en retarder la victoire. C'est une nécessité qu'il doit subir. Cette nécessité lui est commune avec toutes les institutions utiles, avec toutes les découvertes bienfaisantes, qui n'ont dû leur triomphe qu'au zèle inébranlable, qu'au courage persévérant de leurs défenseurs.

On vient de voir ce que c'est que l'émancipation de l'intelligence; voyons maintenant ce que c'est que l'Enseignement Universel. Beaucoup de personnes confondent ces deux choses, que le fondateur a toujours soigneusement séparées.

Savoir quelque chose et y rapporter tout le reste, d'après ces trois principes :

L'âme humaine peut s'instruire par elle- même.

Tout est dans tout.

Les intelligences sont égales.

Voilà l'émancipation intellectuelle.

Voir, comparer, juger.

Substituer l'analyse à la synthèse, et réciproquement.

Voilà l'Enseignement Universel.

Il est à l'usage de ceux qui veulent tout apprendre. Or, il n'est pas nécessaire de savoir le grec et le latin, par exemple, pour être homme.

L'émancipation intellectuelle est une doctrine immense dans ses résultats, qui doit, tôt ou tard, changer la face de la société.

Elle affranchit l'homme du joug des savans et des explicateurs ; elle met la science à la portée de tous; elle établit le niveau des intelligences; elle leur rend l'égalité, que l'aristocratie intellectuelle avait rompue.

Elle est, à elle seule, une révolution toute entière, mais une révolution calme, paisible, rationnelle, qui ne menace aucun intérêt, excepté les intérêts universitaires, les intérêts des hommes qui vivent des explications bonnes ou mauvaises ; elle ne porte ombrage à aucun pouvoir ; elle rassure, au contraire, les institutions établies; elle calme les fermentations politiques, les fièvres populaires, en montrant au citoyen que, quelque humble que soit sa condition, elle n'est pas sans dignité et sans gloire ; qu'il est en son pouvoir de l'embellir, de la dignifier, comme disent les Anglais, de lui conquérir le respect de tous; en un mot, selon l'expression de Rousseau, elle apprend à l'homme à rester homme, en dépit du sort.

Quant à l'Enseignement Universel, plus humble est sa mission, moins vastes sont ses prétentions. Il se borne à substituer au mode absurde d'enseignement, consacré jusqu'à ce jour par les doctrines universitaires , un mode plus rationnel et plus sage, plus en harmonie avec les facultés de l'homme. Il est une conséquence de l'émancipation intellectuelle ; mais il n'est pas elle, et elle n'est pas lui. Il n'y a pas partout des colléges, des universités, des académies ; il y a partout des hommes et des faits ; et c'est là le domaine de l'émancipation intellectuelle.






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