Benjamin Laroche: Méthode Jacotot en présence de l'Enseignement Universitaire -Fin-

Publié le par Joseph Jacotot



Ce fut Bacon qui grava, sur le frontispice du temple de nos connaissances, ces mots : observation, expérience, induction,  qui renferment tout le secret des découvertes ; précepte admirable qu'il faut suivre rigoureusement, et sans en déplacer les termes ; car ils vous montrent en premier lieu les faits qui servent de base à  toutes les sciences, puis le raisonnement qui les constitue ; en premier lieu, les données de la nature, puis les théories que l'esprit humain peut élever sur ces  données; observer et expérimenter d'abord, rapprocher ensuite vos observations, en saisir les analogies, réunir enfin ce qui était épars, arriver aux généralités, aux définitions ; avancer en simplifiant, perfectionner en résumant, parvenir enfin aux formules les plus abrégées, à l'unité, si c'est possible au système : voilà les conséquences du précepte de Bâcon.  Conséquences qu'il ne démêla sans doute pas tout entières, mais qui ont depuis été mises au jour par Locke, Condillac, Destutt de Tracy, Laromiguière, etc.


Voilà les hommes qui ont tracé la route : les progrès des sciences dépendront, à l'avenir, comme ils ont dépendu dans le passé, de la fidélité avec laquelle on saura la suivre.  (Armand Marrat, Athénée. Novembre 1829, page 31. )

Nous pensons que l'homme qui a vraiment frayé la route, c'est M. Jacotot, et que tous les grands penseurs que cite ici l'écrivain n'avaient encore donné à cet égard que des indications vagues, avec lesquelles il était encore très possible de s'égarer.

Mais il ne résulte pas moins des citations que nous venons de faire, que le seul moyen de perfectionner les sciences, c'est de renverser complètement l'ordre dans lequel on les a étudiées jusqu'à ce jour. Ce qui en résulte encore, c'est l'aveu du vice fondamental dont l'enseignement est universellement entaché. C'est le besoin évident d'un remède efficace à un mal depuis si longtemps enraciné dans les habitudes du monde scientifique et littéraire.

Eh bien ! Ce que ces deux écrivains réclament, l'un pour les sciences mathématiques, l'autre pour les sciences philosophiques, l'Enseignement Universel le fait pour l'étude de toutes les branches des connaissances humaines. Il procède sans cesse du composé au simple, et il ne présente les règles que comme vérifications des faits. Donnons des exemples.

Lecture. Le maître lit les mots. L'élève les répète après lui. On passe ensuite aux syllabes, puis aux lettres. On fait au rebours de l'ancien système, qui débute par l'alphabet.

Ecriture. On donne un modèle. L'élève le copie. Il compare son ouvrage avec le modèle. Il considère chaque mot séparément, puis chaque lettre, puis chacun des tracés qui forment ces lettres. L'ancien système débute par des ronds et des barres, et finit par où nous commençons.

Langue maternelle. L'élève lit un paragraphe de Télémaque et l'apprend par cœur. Il le décompose en phrases, ces phrases en propositions, ces propositions en mots. Il s'attache à bien comprendre le sens de chaque phrase, de chaque proposition, de chaque mot. Voilà l'analyse. Il procède ensuite par la synthèse, c'est-à-dire qu'avec ces mots, ces propositions et ces phrases, il reconstruit un tout analogue à celui que lui offre son livre. De-là :


Les synonymes de mots,

Les synonymes de pensées,

Les traductions,

Les imitations,

Et tous les autres exercices qu'on peut voir dans l'ouvrage du fondateur, intitulé Langue Maternelle.

Langues mortes, langues vivantes. L'élève procède comme dans sa langue maternelle. Seulement, outre les faits de son livre, l'élève trouve en regard la traduction de ces faits. Son esprit a donc une double opération à faire ; l'une sur la langue qu'il apprend, l'autre sur sa langue maternelle qui lui sert d'interprète.

Ainsi l'élève apprend par cœur le texte de la langue qu'il étudie. A l'aide de la traduction, il se rend compte de ce texte. Il l'analyse, c'est-à-dire qutl le décompose phrase par phrase, proposition par proposi lion, mot par mot. Ce travail accompli, avec les mots et les tournures que la mémoire a retenus, il reconstruit un tout analogue.

Dessin. L'élève dessine d'après la bosse un tout complet, la tête d'Apollon, par exemple. De l'ensemble il passe aux détails. Il compare ce qu'il a fait avec son modèle.

Mathématiques. L'élève commence par le plus grand commun diviseur, d'où il déduit toutes les formules et toutes les opérations arithmétiques. Il procède de même pour l'algèbre.

Géométrie. L'élève commence par une proposition assez compliquée pour retrouver facilement, dans les élémens qui la composent , les élémens qui doivent former toutes les autres. On a adopté les sections coniques comme début.

Histoire. On lit une histoire quelconque, l'Histoire de France, ou l'Histoire Romaine, ou l'Histoire de la Grèce. On y rattache toutes les autres.

Pour l'Histoire Universelle, on prend Bossuet. On le lit : on analyse les faits. On raisonne. On compare un fait à un autre fait, un grand homme à un autre. Enfin, on raconte.

Géographie. On étudie la carte d'un pays. On l'analyse, on y rapporte la carte de tous les autres pays. Enfin, par la synthèse, on refait les diverses cartes de mémoire.

C'est par les mêmes principes qu'on procède pour la musique, la peinture, les sciences chimiques et naturelles. Partout le grand principe de l'analyse pour commencer, et la synthèse pour finir ; partout les abstractions ne venant qu'après les faits pour les résumer, les coordonner, les lier en un tout complet.

L'Enseignement Universel n'est pas absolument nouveau. J.-J. Rousseau, Rollin, Nicolle, Bacon, Descartes, Loke et Condillac l'avaient entrevu : mais aucun d'eux ne l'avait systématisé. M. Jacotot a eu ce mérite. Ce mérite est immense.

C'est l'émancipation intellectuelle qui est nouvelle ; nul ne l'avait entrevue avant M. Jacotot. Cette découverte est, dans le monde moral et intellectuel, ce que fut, dans le monde physique, la découverte de la loi de l'attraction.



Gloire à l'auteur de cette grande découverte ! Que la conscience de l'immense service qu'il a rendu aux hommes le console de leur injustice ! Lorsque, dans sa studieuse retraite, le bruit de ces combats que nous livrons pour la défense de sa doctrine arrivera jusqu'à lui, que la paix de sa vieillesse n'en soit point troublée ! Que le bonheur de ses vieux jours n'en soit point altéré ! La voix de tous les vrais amis de l'humanité couvrira bientôt celle de nos détracteurs, L'Enseignement Universel continuera de répandre ses bienfaits jusques sur les insensés qui l'outragent. Ainsi, l'on dit que certains peuples d'Afrique attendent le lever de l'astre du jour pour l'insulter par leurs cris sauvages. Bientôt l'horison enflammé annonce l'approche du Dieu. Il paraît enfin. Il s'élance, il poursuit dans les cieux sa course glorieuse, et les cris de ses blasphémateurs se perdent dans les flots de lumière dont il les inonde.

C'est ici que je terminerai cette défense, déjà trop longue peut-être au gré du lecteur. Il ne m'a pas été possible de traiter en moins de mots tant de questions graves et importantes, soulevées par la cause que je me proposais de défendre. On remarquera que j'ai écarté avec soin de cette discussion toutes les questions de personnes. Nos adversaires ne peuvent point se rendre le même témoignage. C'est aux personnes surtout que leur critique s'est attachée; que n'ont-ils point dit du fondateur de l'Enseignement Universel et de ses disciples ? Ils ont mis tout en oeuvre pour lasser la patience d'un vieillard plein d'énergie et de verdeur. Ils ont jeté les hauts cris, lorsque le philosophe de Louvain a répondu à leurs sarcasmes par les traits inoffensifs d'une bienveillante ironie et d'une innocente gaîté. La logique, parfois rude et peu courtoise, du père de famille a pu leur déplaire*. La visite d'un député universitaire n'a pas été reçue avec une grande déférence*. Mais à qui la faute ? Que l'ambassadeur n'exhibait-il ses lettres de créance ? Pourquoi faire mystère de sa mission ? Mais, de bonne foi, qu'ont de commun ces choses avec le mérite ou le démérite de la méthode ? Quand vous aurez donné, avec une hauteur tant soit peu impolie, des leçons de politesse au fondateur de l'Enseignement Universel, l'Enseignement Universel n'en sera-t-il pas moins une immense amélioration dans l'instruction nationale ? Le style de M. Jacotot vous déplaît ? Vous ne le trouvez pas assez académique ? Laissez-lui son style et jugez sa méthode. Le style de Newton était-il un modèle de pureté classique ? Et parmi les grands noms que l'humanité cite avec orgneil, en est - il beaucoup au-dessus de Newton ? Quand l'émancipation intellectuelle aura accompli les destinées qui lui sont promises, quand elle aura fait le tour du monde, on s'étonnera, sans doute, que d'aussi petits moyens aient pu retarder le triomphe d'un aussi grand bienfait ; et qu'on n'ait pas trouvé de meilleur expédient, pour combattre le géant, que de l'attaquer avec des armes de pygmée.

* Voyez, dans le Journal de l'Emancipation intellectuelle, les Entretiens du père du famille.

* Visite de M. Cuignaud à Louvain, de la part du ministre de l'Instruction publique, M. de Vatimesnil.

L'émancipation intellectuelle triomphera; ils se dissiperont ces nuages de poussière qu'on essaie de soulever autour d'elle. Les personnalités, les injures, les froids quolibets, tout cela disparaîtra. Le bienfait restera.

LA VÉRITÉ EST GRANDE, ELLE FINIRA PAR
PRÉVALOIR.

Veritas est magna, et prœvalebit.

FIN.



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