E. U. Langue Maternelle quatrième leçon

Publié le par Joseph Jacotot


Pages 17 à 23


Quatrième leçon.



On fait répéter, et on va, s'il est possible, jusqu'aux mots avait disparu à ses yeux.

L'élève répète et écrit depuis le commencement jusqu'où il a le temps d'aller.


On vérifie : montrer ça, pou, pouv, lyp, ait, un c, un i, etc; faites les montrer à l'élève.


Il faut, le plus tôt possible, exiger que l'élève, qui connait les mots, fasse attention aux lettres et aux syllabes: cela sera utile pour la grammaire. Dans pouvait, a, i, indique l'imparfait, et t est le signe de la troisième personne du singulier: l'élève le verra bien; mais il faut qu'il connaisse parfaitement l'orthographe de ce mot. Il faut lui demander où est pou, où est pouv : cette décomposition du même mot de plusieurs manières différentes, lui sera d'un grand secours dans l'étude des langues étrangères. La connaissance de la syllabe pouv lui fera deviner le mot pouvoir, et on le conduira ainsi à faire lui-même l'anatomie exacte des mots composés. Par exemple, en latin, celui qui connait tib, cen, devine tibicen etc.


C'est une grande question de rhétorique de savoir si les langues qui ont des mots composés l'emportent sur celles dans lesquelles il n'y en a point.

Tel est l'empire de l'habitude. Notre langue est d'abord l'interprète de notre pensée; bientôt elle en devient le tyran; déjà nous sommes esclaves, et nous nous croyons libres encore. On ne pense plus qu'en se parlant tout bas à soi-même, et l'âme finit par confondre la faculté qui lui est propre avec l'instrument qui lui sert à la montrer. Un homme simple croit que le mot pain est bien plus naturel que le mot panis. Nous rions de cette logique, quand il s'agit des mots, et cependant nous lui rendons hommage, quand nous parlons de leur composition. Celui qui ne connait pas la langue de l'Abbé de l'Epée, ne croira point qu'une langue de mots vus puisse être aussi claire qu'une langue de mots entendus. Concevra-t-il avec ce préjugé de l'oreille, que l'âme pourrait exprimer ses pensées avec des mots touchés, ou flairés, ou goûtés, etc?


C'est ce préjugé de l'habitude qui nous fait trouver, dans notre langue, une clarté, une élégance, une majesté, une abondance, une énergie toute particulière. Chaque peuple vante surtout les hommes de génie qui ont écrit dans son langage : ce préjugé est si puissant qu'il fait même taire le préjugé de la naissance. Tantôt c'est un mendiant dont on s'honore; là c'est le fils d'un affranchi ou d'un esclave dont on se glorifie; et pour soutenir nos prétentions de peuple à peuple, nous nommons souvent, pour nos représentants perpétuels, des hommes que nos ancêtres méprisaient ou persécutaient pendant leur vie.
Non seulement un peuple se croit supérieur par l'esprit à un autre peuple parce que jadis un tel a très bien écrit dans sa langue, mais encore parce que cette langue est la plus riche, comme on dit.

Je crois qu'une langue sert à exprimer les pensées et les sentimens des peuples; je ne crois pas qu'un peuple ait des pensées et des sentimens qui le distinguent d'un autre. Le plus stérile des jargons peut devenir capable de tout exprimer, quand la peuplade dont il est l'idiome en sentira le besoin. La langue latine ne se prête pas à la composition des mots comme la langue grecque, et cependant Cicéron assure qu'on peut dire en latin tout ce qu'on dit en grec.

Lorsque j'entends prononcer le mot bienfaisance, par exemple, si je ne décompose pas, par la pensée, la composition est une peine perdue; je ne suis riche que d'un mot simple.

Si on suppose que l'auditeur fait lui-même la décomposition du mot qu'il entend, il faut distinguer les cas où l'analyse est exacte, ou vague, ou inexacte. Plus l'analyse est exacte, plus l'emploi du mot est restreint; ainsi, astronomie et uranographie ne peuvent pas s'employer au figuré aussi facilement qu'anatomie qui ne présente réellement qu'une idée, ana étant si vague qu'il ne nous gêne pas du tout. Nous pourrons donc dire, par exemple, l'anatomie de la langue latine, et employer ce mot au figuré partout où nous avons l'idée de tomie ; mais astronomie et uranographie ne se prêteront pas à un aussi grand nombre d'usages. Je ne dirai pas que l'Encyclopédie est l'uranographie des sciences; mais je dirai qu'elle en est le panorama, parce que le mot panorama est composé, comme le mot anatomie, de signes élémentaires dont le sens est plus vague et plus indéterminé.

Un mot simple, comme ils le sont en latin, a l'avantage, dans bien des cas, sur le mot composé. Exemple : Vous avez
beau faire ; beau faire est un mot composé ; analysez-le, vous serez bien loin de la pensée de celui qui le prononce; de plus, on peut se tromper sur l'analyse : c'est ce qui arrive tous les jours aux étymologistes. Si, quand j'entends Ratisbonne, j'y voyais ratisser et bonté, où en serais-je? On prétend qu'il faut y voir ratis bona; je veux bien : mais ceux qui l'ignorent, quelle règle sauront-ils? et ceux qui savent, y pensent-ils? Les Allemands ont-ils l'idée de la pluie quand ils nomme cette ville dans leurs langue? Quelle source de calembourgs !

Cependant l'orateur nous fait penser à son gré. Nous faisons donc ou nous ne faisons pas la décomposition, quand il lui plait. Ainsi Homère ne veut pas que nous décomposions l'oeil de boeuf de Junon, mais nous aimerons à analyser l' épithète d'Andromaque dont la bouche sourit quand ses yeux sont mouillés de larmes. Il y aurait un ouvrage à faire là-dessus. Travaillez, dites autre chose, dites le contraire, peu importe; écoutez les autres, réfléchissez et écrivez : vous suivez la méthode de l'Enseignement universel. Si vous croyez que c'est ce que vous dites qu'il faut dire, vous pourrez avoir beaucoup de talent mais vous ne serez jamais qu'Aristote, ou Socrate, ou Platon, ou Locke etc. qui se sont tous trompés à ce que dit Kant, dont on signalera probablement un jour les erreurs.

Voilà où mène l'idée de la supériorité : n'ayez pas cet orgueil, et vous ne vous tromperez jamais.


Je reviens à la lecture, après cette longue divagation. La vieille méthode est vicieuse sous un autre point de vue: on nous fait lire pou-vait; or, pou ne signifie rien, pas plus que vait. Nous lisons aussi pa-ra-vent : or ces syllabes, gravées dans ma mémoire, ne sont d'aucun usage pour mon esprit. Ne vaudrait-il pas mieux faire lire par-à-vent ? Je le pense puisque chaque syllabe, lue de cette manière, exprime une idée en français et me sera utile, par conséquent, pour comprendre un jour parer et venter. Mais cette règle, comme toute autre, a ses avantages et ses inconvénients qu'il serait trop long de détailler. Il n'y a qu'une règle infaillible : c'est de faire toutes les combinaisons et de ne jamais croire qu'on a tout vu. L'Enseignement universel diffère en cela de toutes les autres méthodes où l'on croit que l'instruction vient du maître.




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