E. U. Langue Maternelle Septième Leçon

Publié le par Joseph Jacotot


Pages 28 à 31


De l'étude de la langue

Septième leçon


    L’élève qui entend sans cesse répéter le premier livre par ceux qui le savent, le sait bientôt lui-même.

    On vérifie qu’il sait l’orthographe de tous les mots.

    Déjà l’élève commence à apprendre un livre par cœur. Tous les jours, à des heures déterminées, on doit faire la répétition entière ; il ne faut pas partager sans une absolue nécessité. Par exemple, il est impossible de réciter tous les jours les six premiers livres de Télémaque ; mais il est nécessaire de faire cette répétition deux fois par semaine, comme c’est l’usage dans les établissements d’Enseignement universel.
    Je l’ai déjà dit, et je le répète, voilà notre méthode : sachez un livre et rapportez-y tous les autres. La suite même des exercices que je propose peut être variée à l’infini ; mais je vous conseille de vous y conformer, jusqu’à ce que vos expériences justifient peu à peu celles que j’ai faites. Ne cédez pas trop légèrement au désir de composer une théorie. Quand on connaît les faits, ne peut-on pas se contenter d’un résultat tellement extraordinaire, qu’il est incompréhensible pour beaucoup de savans distingués par leur zèle pour l’instruction de la jeunesse ? Cependant voilà le secret : sachez un livre. Tous les développements que j’ajoute à cela, fussent-ils faux, absurdes même comme l’ont écrit poliment quelques antagonistes de ma méthode, resterait le fait.
    S’il existe, il s’ensuivra que ces messieurs, si tranchans, ne savent pas tout ; s’il n’existe pas, toute discussion est du temps perdu.


    Il y a deux choses à distinguer dans ce que je dis : la marche que je trace, dont je réponds, et mes opinions dont je ne réponds pas. Quand j’avance, par exemple, que la rhétorique et la raison n’ont rien de commun, on m’oppose ce que Socrate disait à Gorgias. Je connaissais Gorgias et Socrate ; je connais aussi Aristote et je me suis déterminé pour l’opinion d’Aristote, qui est la mienne. Si je n’étais pas décidé à éviter les combats singuliers, je soutiendrais mon avis comme un autre ; mais je ne croirais pas raisonner en faisant des citations d’auteurs ; ils se sont tous disputés de leur temps ; leurs livres sont des arsenaux où l’on peut s’armer de pied en cap de part et d’autre. D’ailleurs, je me suppose vaincu dans cette lutte ; quel rapport ma défaite aura-t-elle avec la vérité ? S’ensuivrait-il qu’il faudrait étudier plusieurs livres ? Voilà la question qu’il faut décider, non par des raisonnemens, mais par des faits.

    Tel, qui cite Socrate, le regarde-t-il comme infaillible? Admet-il avec lui la métempspychose ? Socrate n’aurait-il donc raison que lorsqu’il est de l’avis du citateur ? Je le crois ; et c’est ainsi que nous sommes tous faits. Quand on n’a rien lu, la démangeaison de citer en appelle à l’opinion des savans en général. Or, les savans veulent que leurs élèves lisent beaucoup de livres pendant sept ans ; je recommande aux miens  de n’en lire qu’un pendant un  an, et d’y rapporter tous les autres.

    J’ai entendu encore proposer gravement de renvoyer le jugement de ma méthode par devant une commission de savans de la vieille. On peut s’épargner la solennité de l’arrêt ; je me tiens pour condamné d’avance. Enfin on cite quelquefois l’opinion publique. Ici la partie devient plus égale : chaque prétendant se forme, en pareil cas, un public à sa mode, composé toujours de gens raisonnables, c’est à dire qui pensent comme lui, et il en exclut tous ceux qui partagent l’opinion contraire. L’état, c’est moi, ou bien, comme Sertorius : Rome n’est pas dans Rome, elle est toute où je suis.

    Laissez tous ces bavardages ; continuez à faire apprendre un livre sur lequel il faudra réfléchir toute la vie. Ne vous enfoncez pas dans les bibliothèques.

    Celui qui lit toujours ne sera jamais lu.



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Le bateleur 23/06/2008 10:39

"Ne cédez pas trop légèrement au désir de composer une théorie."quel précieux conseilen une époque où quasiment tout "fonctionne" ainsiévaluationtraîtement quantitatifthéorie...(et pour finir) une nouvelle loi ou règlement.