E. U. Langue Maternelle Huitième Leçon

Publié le par Joseph Jacotot



Pages 32 à 36

Huitième leçon


    On apprend ainsi par cœur, en continuant l’écriture, les six premiers livres de Télémaque ; on en récite deux ou trois par jour, à des heures déterminées ; on fait remarquer le sens des mots.
On vérifie si l’élève sait l’orthographe de tous les mots.

    Quand l’élève sait par cœur, il doit répéter sans cesse avec les autres. La répétitionse fait en commun ; chacun récite à son tour sans interruption, et le plus vite qu’il est possible, pour ménager le temps, ensuite on commence à diriger l’attention sur le sens des mots. Il y a dans les langues, des signes de choses : Grotte ; des signes de personnes : Calypso ; des signes d’action ou de faits : Elle se promenait. On ne se trompe pas sur les signes de cette espèce. Il y en a qui expriment une succession de faits, un ensemble de circonstances, un tableau : ce sont ceux-là surtout qu’il faut étudier et apprendre pour les employer à propos.

    Si vous vous rappelez toutes les circonstances où vous les avez vus, vous vous en servirez dans les mêmes circonstances et pour des faits analogues ; mais si vous avez oublié plusieurs des faits dont ils sont destinés à nous retracer l’image, vous ne pouvez les prononcer qu’au hasard. On n’est pas toujours heureux en jouant à cette loterie ; on peut acquérir par cette voie de la faconde et une grande facilité d’élocution : mais celui-là seul parle bien qui a appris, en regardant par la pensée la chose dont il parle. Or, le plus petit enfant est capable de voir, par conséquent de comprendre le terme le plus abstrait. Je prends l’expression : exactitude de la police. Donnez toutes les définitions qu’il vous plaira, on leur opposera d’autres définitions, et nous voilà dans la vieille doctrine, c’est -à –dire dans un labyrinthe inextricable. C’est ainsi qu’il faut définir, dit l’un ; point du tout réplique l’autre : vous n’avez pas bien désigné le genre et l’espèce.

    L’enfant baille pendant que les docteurs se chamaillent. Ce qu’il peut faire de mieux, c’est d’oublier ce qu’il a entendu : mais les mois s’écoulent ; il n’apprend rien. Que ferez–vous donc ? Il faut faire remarquer à l’élève l’ensemble des faits qui, dans son livre, se nomme exactitude de la police. Par exemple : onze heures sonnent, j’entends la cloche de la retraite, je vois le commissaire entrer dans un estaminet ; il parle aux buveurs qui demandent encore une minute : il refuse, on sort, et l’estaminet est fermé quand la cloche a cessé etc ., etc.



    On a demandé si Télémaque est un livre indispensable dans l’Enseignement universel. Il n’y a rien d’indispensable. Mais je crois qu’il est plus facile d’apprendre une langue dans une histoire bien écrite que dans un livre plein de réflexions. Ainsi quand je lis Massillon et Bossuet, je reconnais tous les faits que j’ai vus dans Télémaque, et je comprend ; mais sans cette ressource, il me faut perpétuellement un interprète qui me raconte ce que l’auteur dit. Il y a une histoire dans un discours comme il y a un discours dans une histoire. Massillon dit : L’élévation qui blesse déjà l’orgueil de ceux qui nous sont soumis, les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices.


    Quel est l’enfant, dira-t-on, qui peut comprendre ce langage ? Qui descendra dans la pensée profonde de l’orateur ? Mais ce sera le premier venu qui se rappellera les faits analogues à ceux que l’orateur a vus. Ainsi un écolier indocile est gourmandé sans cesse par son professeur. L’orgueil de l’enfant s’irrite de ces réprimandes. Si le professeur a quelque défaut, quelque ridicule, quelque tic imperceptible pour tout autre, l’enfant le découvre d’abord, et l’exagère. Voilà ce qui se voit, ce que tout le monde sait ; voilà ce qui nous apprend que Massillon n’est pas si loin de nous qu’on le croit. Sa supériorité apparente n’est que dans le charme de son style. Il a appris par cœur le nom propre de tous ces tableaux, et chaque mot qu’il prononce offre à notre imagination enchantée un spectacle varié qui nous plait d’autant plus que nous le recréons, pour ainsi dire, nous- mêmes, à mesure que l’orateur parle.

    Massillon ne dit rien de nouveau ; je ne le comprendrais pas. Il n’invente rien ; il récite, il raconte, il copie la nature : il la copie exactement ; et c’est cette ressemblance parfaite avec ce que je connaissais d’avance moi-même, qui est la source du plaisir que j’éprouve à me souvenir de ce qu’il dit. Que cela est beau, dit-on, quand on écoute ces grands hommes ! cela signifie : quelle vérité dans les moindres détails, c’est à dire, quelle mémoire !

    Exercez donc la mémoire de vos élèves par des répétitions perpétuelles.




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