Joseph Jacotot - E U : Mathématiques (page 16 à 35)

Publié le par Joseph Jacotot

Ceux qui parlent de tout ce qu'ils n'ont pas étudié, et qui ne savent que l'explication sont les disciples du siècle perfectionné. Les explicateurs les flattent, et ils ne repoussent point cette flatterie.

Vous apprenez, leur  dit-on, au XIXme siècle ; or c'est le siècle perfectionné, donc vous valez mieux que la jeunesse d'autrefois. Un philosophe grognard leur dirait :  « Tout va de mal en pis, jugez à quel terme vous devez être de cette progression décroissante.» Moi je leur dis « Mes enfants ! Vous ne valez ni plus ni moins que tout ce qui a passé et qui passera sur la terre sous le nom de jeunesse, réfléchissez ; qu'en pensez-vous ? »

Un jeune homme peut dire, en société , que la terre tourne, il n'y a pas de mal à cela ; c'est un sujet de conversation bien innocent. C'est une nouvelle du pays des sciences ; il est de fait que

 les savants le disent ; débiter une ou deux de leurs explications à ce sujet, c'est un fait que ces explications ont été données ; mais se redresser sur les hanches, ou lever la tête et allonger le cou d'un air capable, quand on raconte la millième partie de ce qu'un autre a dit, ce n'est pas être élève de l'enseignement universel.

Peut-être, direz-vous, mes chers élèves, qu’à ce compte l’enseignement universel n’a pas donné beaucoup d’échantillons de sa fabrique. Je vous prie d’observer que, sans y penser, vous répétez, en ce moment, la sottise que messieurs les explicateurs répètent sur la foi du journal de Paris qui leur a dicté cette gentillesse il y a dix ans.

Les explicateurs ont une méthode ; je n'en ai point. Les explicateurs expliquent ce qu'il faut penser. Moi je ne puis pas expliquer comment on fait pour penser ; je crois tout bonnement que l'élève est né pour cela ; je le prie d'avoir la bonté de penser à ce qu'il dit, et la complaisance de me communiquer ses pensées.

Cela ne peut pas nuire, à ce qu'il me semble ; et si cela ne mène à rien, cela ne peut induire à mal.

Il est vrai que les explicateurs de profession ne peuvent trouver leur compte dans une méthode qui n'est pas la méthode du maître. Que deviendraient les serruriers du temple des sciences, si quelqu'un venait dire aux hommes :

 « Ne demandez pas la clé de ces messieurs , chacun a la sienne ; prenez la vôtre, tournez patiemment jusqu'à ce que vous ayez ouvert, et vous entrerez. »

Voyez mes chers élèves, si vous avez parlé sans réflexion. C’est la mode, il est vrai ; mais réfléchissez s’il vous convient de suivre cette mode là.

La meilleure preuve, à mon avis, que tous les hommes ont la même intelligence, ni plus ni moins, là voici : j’ai vu des gens de toute sorte. J’ai eu mille occasions de reconnaître que tous ces gens-là sont de ma sorte ; ils arrivaient, les yeux en feu, comme pour me dévorer ; ils entassaient raisonnemens sur raisonnemens, objections sur objections, pour escalader mon trône, ou, si l’ône, ou, si l’on veut, mon pilori d’enseignement universel. Moi, tranquille, dans mon fauteuil, je répétais tout doucement et les raisonnemens et les objections, puis j’ajoutais : « qu’en pensez-vous ? » Ce peu de mots, qui composent toute la méthode de l’enseignement universel, n’ont jamais manqué leur effet. C’est un talisman dont toute l’école normale a éprouvé l’efficacité. Envoyez-moi vos maîtres explicateurs, vos académiciens, vos savans ; qu’en pensez-vous les réduira tous au silence. Essayez.

Que si vous me demandez pourquoi un coup de baguette, un seul mon de ma bouche les pétrifie subitement. Suis-je donc la tête de méduse ? Ai-je plus d’esprit que ces messieurs ? Vous ne le croiriez pas, et si j’avais la sottise de le dire, vous feriez bien de me demander : Maître ? Qu’en penses-tu ? Je rentrerais en moi-même et ma raison me répondrait : tais-toi, car l’orgueil t’emporte. Or la raison dit la même chose à tout le monde ; donc.

Il y a pourtant une apparence de perfection-nement que l’opinion publique s’efforce d’introduire à côté des vieilles écoles de latin et de grec ; je veux parler des écoles industrielles.

Quelle est la meilleure de ces méthodes ? Je réponds : c’est toujours la méthode explicatrice ; donc elles ne valent rien ni l’une ni l’autre. Seulement le manège a été placé sur un autre terrain. Mais, jusqu’à présent, je ne vois toujours que des manèges. On tournait dans le latin ; l’écuyer va nous faire tourner dans les machines. J’ajoute que, si l’on y prend garde, l’abrutissement va devenir plus grand par la raison qu’il sera moins sensible et plus facile à justifier.

Les explicateurs d’industrie ont déjà dit, et tout le monde a déjà répété : « Voyez le progrès de la civilisation ! Le peuple a besoin des arts et on ne lui vendait que du latin dont il n’a que faire. Il va dessiner, construire des machines, etc. » Philosophes, vous avez raison, et j’admire votre zèle sous l’empire d’un Grand-Maître qui ne vous aide point, étendu mollement sur son trône de


 langues mortes. J’admire votre dévouement ; votre but philanthropique est sans doute plus utile que celui de la vieille. Mais vos moyens ne sont-ils pas les siens ? Votre méthode n’est-elle pas la sienne ? Ne craignez-vous pas qu’on vous accuse, comme elle, de soutenir la suprématie des maîtres explicateurs ? Elle a une excuse et vous n’en avez point ; elle profite de l’erreur et vous êtes désintéressés. Allons, que craignez-vous ? Continuez à donner des explications, puisque vous ne savez pas ce qui se passe dans la Belgique ; mais essayez de vous créer, dans le sein même des familles, des millions de collaborateurs. Au moins vous n’aurez rien à vous reprocher.

Ecoutez ; mais, entre-nous, je vous en prie. Vous savez qu’on ne veut point de Lancastre et vous avez deviné pourquoi. Cependant on a fini par vous laisser faire votre Lancastrienne. Savez-vous pourquoi ? C’est que la longe est toujours là ; on l’aimerait mieux en d’autres mains ; mais enfin il ne faut désespérer de rien partout où il y a la longe. Votre géométrie appliquée n’est pas du goût de on non plus ; mais pourtant cela s’applique dans les formes.

Changez cette forme, brisez la longe, rompez, rompez tout pacte avec la vieille. Songez qu’elle n’est pas plus bête que vous. Rêvez-y et vous me direz ce que vous en pensez. A bon entendeur, demi-mot. Je vous dit que le meilleur latiniste est celui qui n’a pas eu de maître explicateur, ou qui a

 fait comme s’il n’en avait pas. Je vous dit que votre meilleur machiniste sera celui qui vous expliquera le livre de Dupin après y avoir pensé tout seul.

Or le latiniste de l’enseignement universel n’a pas besoin de maître explicateur pour apprendre Dupin. Mais le contraire n’est pas vrai. Ce que je viens de dire vous étonne, mes chers élèves, car vous êtes convaincus que vous n’avez plus besoin de maître pour apprendre et pour enseigner quoi que ce soit ; les industriels n’arriveront jamais là, mais cela ne sera pas de ma faute. Ils diront : « mais je suis le guide de ce jeune homme ... » Partout où je vois la guide, je me dis : les voilà encore qui croient avoir affaire à un cheval.

Voyez, mes chers élèves, quel bien vous pouvez faire ? Vous en êtes convaincus. A l’ouvrage, mes amis, le bienfait de l’émancipation intellectuelle est dans vos mains !

N’ avez-vous pas vaincu des difficultés que vous croyiez inextricables ? N’avez-vous pas inventé des démonstrations toutes les fois qu’elles manquaient dans le livre que l’on vous a donné ? Tous les hommes ne sont-ils pas capables de faire ce que vous avez fait ? Ne savez-vous pas que des enfans, élevés dans l’enseignement universel pur, ont obtenu des résultats au-dessus de vos connaissances actuelles, des résultats tels que tous les littérateurs invités à se présenter dans l’arène, ont senti leur insuffisance ? Les chefs de

  l’instruction eux-mêmes ne l’oseraient point sans s’exposer à une défaite certaine.

Tout cela, mes chers élèves, ne prouve ni votre supériorité naturelle sur vos camarades, ni, de la part de nos enfans, une intelligence au-dessus de celle de vos anciens maîtres. Vous êtes arrivés plutôt que les autres, parce que notre route est moins longue que celle sur laquelle on les traîne. Nos enfans pensent et écrivent dans la langue qu’ils ont étudiées mieux que les professeurs, parce qu’ils se sont exercés à comprendre et à imiter les grands écrivains. Vous ne savez pas, si bien qu’eux, la langue des mathématiques, parce que votre temps a été absorbé par le mécanisme abrutissant d’opérations de commande et obligés d’après l’examen auquel vous étiez destinés. Celui qui se propose de devenir citoyen académique ou sous-lieutenant, celui qui doit obtenir un examen pardevant une faculté ou une commission, doit se tenir prêt à répondre à des questions que nous regardons comme niaises et abrutissantes. L’enseignement universel serait inconnu, dans ses véritables résultats, si nous n’avions pas eu des élèves hors de cette sphère, soit sous le rapport du sexe, soit sous le rapport des matières que la directrice des intelligences a oublié d’enchaîner à son char. Sans ce hasard heureux, qui pourrait croire que nos petits musiciens font des choses que les maîtres explicateurs ne sauraient faire et que ceux d’entre vous qui connaissent les principes n’oseraient entreprendre.

Cependant, mes chers élèves, vous le savez bien, ces résultats extraordinaires ne portent point atteinte à l’égalité des intelligences ; c’est par erreur qu’on les a attribué à un prétendu génie ; vous pouvez, tout professeur, tout homme de lettres peut y prétendre sans doute,et c’est à tort qu’on a imaginé ce farfadet pour expliquer le phénomène.

Vous ne savez point le calcul intégral ; mais vous pouvez l’apprendre sans explications. Dire que l’homme ne peut s’instruire sans maître explicateur, c’est condamner le genre humain à l’ignorance ; c’est fermer le sanctuaire des sciences. Si pour y être admis, on a besoin d’un cicérone on fera bien de renoncer au voyage. Où trouver en effet cet introducteur nécessaire ? Y en a-t-il assez, dans un pays, pour tous ceux qui réclameront cette intercession indispensable. Il fut un tems où l’on vous aurait salué, dans la rue, comme des prodiges de science, pour les divisions algébriques que vous savez faire, tant les explicateurs étaient rare ! tant ils avaient soin de cultiver le préjugé lucratif du peuple, qui disait alors en ouvrant de grands yeux : c’est de l’algèbre. Alors cependant, comme aujourd’hui, vous auriez pu l’apprendre par l’enseignement universel, mais ce bienfait n’était pas connu, et si

 les trois ou quatre explicateurs ne se fussent pas trouvés sous votre main, vous seriez mort en répétant avec les hébétés : c’est de l’algèbre. On a dit longtems, et il me semble encore l’avoir entendu dire : « c’est de l’hébreu. » Sous Louis XIV les Précieuses embrassaient encore Vadius [1], en s’écriant d’aise et d’admiration : « c’est du grec. » Les Vadius d’aujourd’hui vous diront sérieusement, « c’est du calcul intégral. »

Or il faut prendre un parti et se montrer hommes une fois, mes chers élèves.

Apprenez le calcul intégral par notre méthode, ou résignez-vous à l’ignorer toujours. Au milieu de cette nuée d’explicateurs, qui vous appellent pour vous vendre le calcul intégral, il y en a si peu capables de vous livrer la marchandise, que vous feriez un marché de dupes. Calculons, puisque vous êtes mathématiciens. Je suppose qu’il y en ait deux en état de tenir leur parole, seront-ils à vos ordres ? mettez en vingt, trente, quarante, je suis généreux (et j’en demande pardon au très petit nombre de savans qui me comprennent) qu’est-ce que cela pour tout un peuple ? Pourrez-vous quitter votre garnison pour suivre les leçons du maître instruit qui loge à cent lieues de vous ? (Quant à la fourmilière des explicateurs que vous trouverez partout, n’écoutez point leurs promesses emphatiques ; ce sont des gens qui auraient besoin d’explicateurs pour eux-mêmes et qui perdent à débiter ce qu’ils savent, le tems qu’ils devraient employer à apprendre ce qu’ils ne savent pas.

S’ils entendaient ce que je vous dit en confidence, mes enfans, et dans votre seul intérêt, ils feraient un tapage épouvantable. Dans cette cohue, si vous aviez un maître à choisir, croyez-moi, prenez celui qui écoute tout cela avec un air d’indifférence. Voilà un qui sent ses forces et qui ne se retourne pas sottement quand on crie : « à l’ignorant ! »

Ce que je viens de dire des sciences a-t-il quelqu’apparence de réalité, que penser des explicateurs en littérature ? Il s’écoule souvent des siècles entiers où l’on ne rencontre pas un explicateur digne de notre attention. Supposons , ce que je ne crois pas, que Longin, Quintilien, Laharpe, Lacroix, soient nécessaires pour comprendre Homère ou Virgile ou Newton. Ces interprètes du génie sont si rares, que toute la terre veut profiter directement de leurs leçons. Qu’a-t-on imaginé ? On a supposé que Longin était sur le second échelon de la hiérarchie des esprits, et l’on a créé une foule immense d’explicateurs subalternes qu’on a placé sur les échelons universitaires. Enfin ces explicateurs ne pouvant être compris des hommes sans préparateurs d’intelligences ; ces préparateurs ont été inventés

 et quoiqu’il y en ait beaucoup, il n’y en a pas encore assez pour tout le monde. Ajoutez à tout cela les volontaires qui ne sont point enrégimentés et qui, comme moi, donnent ou vendent de l’instruction. Puis comptez tous les ignorans, et dites si vous croyez qu’il y a assez de marchands sur vos marchés de science, pour livrer de la nourriture à tant de gens qui sont affamés.

Que si vous considérez que les étaux, dont il s’agit sont des privilèges ; qu’on donne des permissions d’expliquer, que ces permissions sont exclusives, vous verrez, dans cette organisation féodale, la théorie de la banalité des fours et mille autres ridicules dont les tribunes retentissent en vain dans tous les pays. Ce qui fait rire les seigneurs explicateurs.

Or, en cela, les professeurs ont raison et les orateurs parlent sans réflexion, car les orateurs sont tous d’avis de la nécessité des explications ; peut-être chacun d’eux croix-il qu’il n’aurait pu s’en passer pour lui-même ; mais si cette prétention de plusieurs milliers d’orateurs était fondée, ce serait déjà une petite présomption. Mais l’égalité des intelligences, c’est-à-dire l’inutilité des explications, ne sera jamais admise par les orateurs, et la raison, la voici : l’homme a besoin de l’inégalité ; quand il parle d’égalité, il se ment à lui-même et aux autres. Cette idée d’égalité est une idée bizarre et chagrine qui vient à l’inférieur malgré lui ; il est assez sot pour s’en tourmenter dans l’ordre social, comme s’il pouvait changer les choses. Mais la preuve que notre orgueil ne veut point de l’égalité des intelligences, c’est que personne n’est mécontent de son esprit. Orateur, professeurs, médecins, avocats, chansonniers, qu’en pensez-vous ? Avouez que c’est de la supériorité qu’il vous faut pour vous satisfaire.

Je ne prétends pas faire changer, sur ce point, ni les gouvernements, ni les orateurs, ni les professeurs, et c’est en cela que je diffère des philosophes mes prédécesseurs, ou des escrocs mes devanciers, comme disent les journaux explicateurs de la Belgique.

I] Je ne prétends point faire changer d’avis les professeurs.

Ils pourraient me répondre :

- Vous dites que vous avez été professeur longtems et que vos élèves n’ont jamais fait, à l’aide de vos explications, les belles choses que vous obtenez des enfans auxquels vous n’expliquez rien. Il est possible que vous soyez un fort mauvais explicateur, mais cela ne prouve rien contre nos bonnes explications. D’ailleurs vous suiviez, sans doute, dans votre jeunesse, ce que vous appelez la vieille méthode ; mais nous avons changé tout cela ; les explications d’aujourd’hui sont des explications perfectionnées. Si vous ne vous tenez pas au courant des découvertes, ce n’est pas notre faute. Si vous ne connaissez pas les résultats miraculeux de se perfectionnement, les explicateurs perfectionnés sont prêts à vous les montrer. Mais, si vous vous-vous êtes entiché de votre système, vous aurez le front de dire que vous ne voyez rien. Celui qui ne veut pas voir ne verra jamais. Vous nous appelez, grossièrement, marchands de méthodes, et vous avez l’air de ne pas savoir que c’est une méthode perfectionnée que nous vendons. Parce que vous ne donnez rien pour rien, vous ne voulez pas que nous donnions quelque chose pour de l’argent. Cela n’est pas juste. Croyez-vous que les théoriciens d’aujourd’hui sont encore les théoriciens de votre temps ? Détrompez-vous. Pensez-vous que nous leurs expliquons les tropes comme on les expliquait à Racine ? Pas du tout. Est-ce que, par hasard, vous croiriez que l’on explique aujourd’hui le carré de l’hypoténuse comme Barrow l’expliquait à Newton ? Mais pas du tout ! Je ne veux point insulter à la mémoire de Despauter et de Cleinars ; Dieu m’en garde ! mais soyez sûr que les résultats des explications que donnaient ces grands hommes, ne sont rien en comparaison des nôtres. Tenez, voilà une amplification de mon premier ; lisez-moi cela vous m’en direz des nouvelles. Quand on a vu l’essor que prenait le perfectionnement des explications ; il n’a plus été question que d’appliquer le fait. C’est un fait, a-t-on dit en Angleterre ; c’est un fait a-t-on répété en France. Hâtons-nous de répandre ce bienfait des explications perfectionnées. Ce mouvement général fait honneur à l’espèce humaine abâtardie jusqu’à nos jours. Des écoles s’ouvrent partout ; des commissions de perfectionnement se réunissent ; on fait, comme à l’ordinaire, un président et un secrétaire chargé de s’enquérir partout où se trouve l’explication la plus perfectionnée. On propose des primes. On donne des prix. Tout cela est bien vu, c’est à qui mieux mieux.

On ne se contente de rien, on vise à la perfection et on y arriver. Vous riez. Oui, monsieur, le XIXme siècle arrivera, c’est moi qui vous le dit ; et voici comment. Un confrère n’a pas plutôt fait la millième explication perfectionnée, que la revue encyclopédique l’invite à revoir son perfectionnement, tout en donnant des éloges au confrère. Vous sentez bien que le véritable moyen d’avoir enfin de bonnes explications des livres des grands hommes, c’est de n’être jamais content des explications données. Or voilà le parti que nous avons pris. Je vous défie de me citer une seule explication recommandée, sans restriction, par le comité de perfectionnement. Le rapporteur a d’avance un tarif pour tous les cas et il le remplit suivant la circonstance. « L’auteur aurait pu ; il serait à désirer que l’auteur, etc.» Le rapporteur ne sait pas lui-même ce qu’il faudrait faire, autrement il tiendrait la perfection ; mais c’est une manière de parler que nous avons perfectionnée pour le perfectionnement du XIXme siècle. Vous ne pourrez pas voir cela, vous, c’est dommage. Il est tems que les explicateurs aient leur tour. Les grands hommes, les inventeurs ont brillé sur la terre. Nous autre jamais. C’est que notre tâche est beaucoup plus difficile que celle de ces messieurs. Ils découvrent par-ci par-là un fait ; ils aperçoivent, en regardant un autre fait le rapport qui existe entre ces faits ; et ils le disent vaille que vaille. Belle affaire !  et le genre humain de se récrier, parce qu’un homme a vu ce qu’il a regardé et parce qu’il a dit ce qu’il a vu. Nous aussi, nous pourrions regarder, voir et dire. Mais expliquer, ou, en d’autres termes, dire ce qui a été dit, voilà le problème que nous nous sommes proposés. On y arrivera, monsieur, je vous le prédis, et quand on aura encore un peu perfectionné nos explications ; quand le tems sera venu de dire que ce que nous disons aujourd’hui n’a pas le sens commun, la face du monde en sera changée.

En attendant, on ne nous sait pas assez de gré de notre dévouement. Rhéteurs, grammairiens, explicateurs de toute catégorie, qui vous a jamais appréciés pendant votre vie ? Qui sait votre nom après votre mort ? En vain nous expliquons philologiquement à la jeunesse, comme quoi vous aviez un nom, que vous demeuriez dans tel endroit, que vous avez écrit sur du papyrus ou du papier, que vous avez été imprimés en telle année, que la première édition se reconnaît à telle marque. Paroles perdues, grandes ombres ! nos étourdis ne pensent qu’à Homère ou à Virgile ; encore ont-ils oublié, malgré nos explications perfectionnées, quel était leur père !

Mais rien ne peut vaincre ni rebuter le véritable explicateur perfectionné. Il viendra un tems où cette jeunesse, qui veut s’émanciper, sera parquée dans nos explications intéressantes. On va faire enfin des examens perfectionnés et nous verrons. Tout homme, qui ne connaît pas la situation d’un village, sera déclaré ignorant en géographie. Je sais que vous appelez ces questions niaises et abrutissantes ; ne vous en défendez point ; vous l’avez dit. Vous appelez cela, je crois, gâter l’enseignement universel. Eh ! bien je vous dis, moi, que c’est tant pis pour votre méthode. La nôtre donne une instruction solide ; nos élèves sont instruits à fond, comme vous voyez. De plus il y a une belle leçon de morale dans notre manière. La leçon est indirecte, il est vrai, mes ce sont les meilleures. L’élève peut devenir présomptueux à force de devenir savant par vos explications perfectionnées ; s’il allait croire qu’il est homme comme son maître ! où en serions-nous ? d’un autre côté, il ne faut pas trop l’abrutir ; que faire ? nous avons imaginé certaines questions auxquelles nous ne répondrions pas nous-mêmes, mais l’élève n’en sait rien. Il croit que nous connaissons tous les villages ; et nous le tenons en respect, avec les morailles dont nous lui serrons le nez. Explications perfectionnées, puis examens perfectionnés, voilà le grand secret de l’éducation publique.

Oh le sot maître que celui qui dit à ses élèves : mes amis ! .... 1re bêtise. Il ne manquerait plus que de dire, mes égaux ! 1re immoralité. Mais que penser d’un maître qui ajoute : « je suis plus savant que vous, mais cela ne durera pas longtems si vous voulez. Si je reste en place et que vous marchiez toujours, vous m’aurez bientôt passé sans explication de ma part. »

1° Il n’y a pas de gravité dans ce discours et ce n’est pas ainsi que l’on fait des leçons à un bambin. On lui dit « Regarde-moi, tu me vois bien ; eh ! bien, tu ne me vaudras jamais. »

2° « Sans explications » ! Il est clair que ce maître là bat la campagne et ne possède pas le secret des explications perfectionnées. 

A tout cela je n’ai qu’une chose à répliquer : je n’ai jamais promis que les professeurs seraient d’avis de l’émancipation intellectuelle.

II] Je dispense les orateurs de m’écraser des foudres de leur éloquence. Que pourraient-ils dire ? La question n’est pas de leur ressort. Ni en France, ni en Angleterre on ne peut pas voter contre ou pour une opinion philosophique. Il ne sort que des lois de l’urne. Or les opinions ne sont pas sous l’empire de la loi. Elles sont du domaine de la pensée.

Si vous voulez au surplus vérifier les faits avant de discuter, pour ne point parler en l’air, comme cela arrivait autrefois aux orateurs romains ; si vous croyez que la langue doit attendre pour prononcer, que les yeux et les oreilles aient fait un rapport préliminaire, amenez avec vous vos yeux et vos oreilles, je leur montrerai de petits discours dont ils seront charmés, je leur ferai entendre de petites harangues improvisées en français et en musique qui les réjouiront, tant sur le piano que sur le violon ; mon improvisateur sur le violon surtout ne va pas mal. Je commence à être content de lui : je n’ai jamais entendu d’aussi bon improvisateur à la chambre, en me comptant ou sans me compter.

Mais, mes chers collègues, je mets une condition à ma promesse ; c’est que vous nous direz aussi quelque petite chose. Comme j’y serai, vous ne devrez pas craindre de vous compromettre ; d’abord je suis philosophe et vous savez qu’on ne commet point sa dignité en causant familièrement avec un philosophe. C’est un privilège que nous nous sommes arrogés de tout tems, et puisqu’Alexandre ne s’humiliait pas en parlant à Diogène qui était un butor ; vous avez une excuse de plus en venant me voir ; c’est un ancien collègue que vous aurez visité.



[1] P. métaph. Vadius (...) composant ses livres de regrats, compilant et compilant (...) s'est vu soudain passer pour un maître dans un cercle d'humbles esprits comme le sien (LÉAUTAUD, Théâtre M. Boissard, 1943, p. 142)

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