Joseph Jacotot - E U : Mathématiques (page 43 à 47a)

Publié le par Joseph Jacotot

I.

-         Eh ! bonjour mon cousin l’officier !

-         Mon cher professeur, bonjour. Je viens de Louvain.

-         Ah ! ah ! ah ! contez-moi çà ; vite, vite; le fou, l’avez-vous vu ?

-         Oui, je l’ai vu.

-         Combien savez-vous de langues ? Le latin, le turc, l’italien ? Vous savez tout, n’est-ce pas ? Vous ne répondez rien ; pauvre malheureux lieutenant ; ce que c’est que le service militaire ? Je me rappelle que vous fesiez triste figure quand il fallut partir pour Louvain ; mais enfin, camarade, vous avez vu le fou, et moi, je ne l’ai pas vu ! Quelle mine a-t-il quand il dit « tout est dans tout, rien n’est dans rien ; ça doit être drôle ; et vous étiez forcés d’écouter ces balivernes ? Vous ne lui avez pas ri au nez ?

-         Pardonnez-moi.

-         Dites-le donc, mais en cachette ?

-         Non, au nez.

-         Ah ! C’est charmant. Il n’a que ce qu’il mérite. Qu’il fasse le charlatan avec ses bambins, libre à lui, rien ne le gène, mais avec nos officiers et nos officiers d’artillerie surtout, il a du être bien embarrassé. Est-ce qu’il ne se déconcerte jamais le fou ?

-         Jamais.

-         Oui, je le pense bien, c’est un homme qui n’a pas de honte, il ne sent pas le prix d’une bonne raison. Idée fixe ! idée fixe ! maniaque qui n’écoute pas ce qu’on lui dit et qui répond sans qu’on l’écoute. Est-il grand ?

-         Non

-         On dit qu’il est malade.

-         Non.

-         Je veux dire infirme ; infirme d’esprit et de corps, ah ! ah ! ah ! mais vous ne m’expliquez rien, mon cousin l’officier ?

-         Mais vous parlez toujours, mon cousin le professeur.

-         Eh ! bien, j’écoute et je me tais, commencez ; d’abord combien savez-vous de langues ?

-         Aucune.

-         Je vous avais bien dit que cela ne s’appliquait point aux langues ; et d’un. Qu’avez-vous donc appris ?

-         L’enseignement universel.

-         L’enseignement universel ! avec quelle emphase, vous venez de prononcer ce mot ! l’enseignement soi-disant universel qui ne s’applique point à l’étude des langues. Combien l’avez-vous mis de fois en colère, en vous moquant de lui ?

-         Jamais.

-         Ah ! je vois, vous avez eu pitié de lui et vous ne l’avez point contredit.

-         Très souvent au contraire.

-         Alors il s’emportait, car il est irascible ; cela se voit dans ce qu’il appelle ses écrits. Quel air a-t-il quand il se fâche ? Est-ce qu’il a l’air de son portrait ?

-         Il n’est jamais fâché, il rie toujours.

-         Bah ! bah ! ce n’est pas vrai.

-         Je vous l’assure.

-         Alors il ne répondait pas à vos objections.

-         Toujours, mais tranquillement quand il le veut, et avec vivacité quand il lui plait. Il n’est jamais emporté.

-         Cela n’est pas vrai ; vous ne le connaissez pas.

-         Je l’ai vu pendant onze mois, cinq heures par jour, et jamais je ne l’ai vu fâché ; pourtant, nous lui en avons donné sujet plus d’une fois.

-         Il doit vous en vouloir car il est rancuneux.

-         Pas du tout. Il n’y a pas un de nous qu’il n’aime comme ses enfans. Nous sommes jeunes, lui il est vieux et rassis ; il nous a dit souvent que s’il eut été à notre place, il n’aurait pas été si endurant que nous pour tout ce que sa méthode doit avoir de choquant pour une jeunesse élevée dans les vieux principes.

-         Oui, oui, je sais bien qu’il est grand moraliste ; il vous aura séduit avec ses phrases sentimentales, pour vous embabouiner ensuite de ses balivernes. Mais je m’aperçois, mon officier que vous divaguez, comme votre chez maître ; j’ai lu son volume qui traite soi-disant de la musique ; il n’y a pas plus de musique que sur la main. C’est comme vous, il y a une heure que je vous demande des nouvelles de l’école normale et des mathématiques, et voilà que de divagations en divagations, vous me répondez musique. C’est juste ce qu’il fait. Il promet musique et il parle littérature ; il étale des phrases qu’il a copiées par-ci, par-là et il a l’audace de les attribuer à des enfans dont l’intelligence ne peut pas encore être assez développée pour comprendre ces belles sentences. C’est Pascal ou Bossuet qui ont dit tout cela, comme l’a fait voir un bon journal. L’avez-vous lu ?

-         Oui.

-         Qu’en dites-vous ? Il a joliment habillé votre homme. Il en a vu faire lui, des compositions !

-         Et moi aussi.

-         Eh ! bien.

-         Eh ! bien, s’il faut Pascal ou Bossuet pour écrire les compositions citées dans le livre sur la musique, c’est une preuve que par la méthode de l’enseignement universel les enfans pensent et écrivent comme les meilleurs écrivains français.

-         Je suis curieux de voir la preuve de ce que vous avancez.

-         C’est que ce que le journalise admire, je l’ai vu faire devant moi.

-         Par des enfans ?

-         Par des enfans.

-         Jonglerie, mon cher lieutenant, vous comprenez bien que cela n’est pas possible.

-         Je l’ai vu.

-         Vous avez cru le voir ; cela ne se peut pas ; on vous aura montré un chiffon de papier, on vous aura dit, voilà l’enfant qui l’a fait et vous, vous l’aurez cru bonnement.

-         Non pas, j’ai donné moi même le sujet de la composition.

-         Vous avez cru que vous donniez le sujet de la composition, vous dis-je ; vous sentez bien, lieutenant, mon ami, que si c’était possible, il y a longtems qu’on le ferait dans nos athénées ; or on ne le fait pas, donc ce n’est pas possible.

-         Il est vrai qu’on ne le fait pas.

-         Non sans doute ; eh ! parbleu, quoique j’aie de l’esprit aujourd’hui, je me souviens que j’étais très bouché en rhétorique, je n’étais pas encore développé ; je le suis, grâce à Dieu, maintenant, mais à l’athénée je n’aurai pas pu faire ce que vous dites.

-         Il est vrai.

-         Donc cela n’est pas possible.

-         La conséquence ne vaut rien, mon professeur.

-         Comment ! avez-vous le projet de m’insulter ? Sachez que c’est une insulte que de dire à un professeur que sa conséquence n’est pas juste. Ah ! ma conséquence n’est pas juste ! (...)

 

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