Joseph Jacotot - E U: Mathématiques (page 52 à 56)

Publié le par Joseph Jacotot

III.

-         Cousin lieutenant, bonjour.

-         Salut, chère cousine.

-         Je suis bien aise de vous voir, lieutenant. M. le professeur n’est pas encore revenu de sa leçon, il ne tardera pas ; asseyez-vous. En attendant, dites-moi je vous prie, si vous croyez que j’ai autant d’esprit que mon mari.

-         Ce n’est pas douteux, belle cousine.

-         Je vous dirai, en confidence, que, dans vos discussions, il me semble qu’il a toujours tort.

-         C’est qu’il se fâche.

-         Oui, mais il a tort de se fâcher.

-         C’est qu’il est professeur et qu’il craint pour les minervales ; mais il se trompe. On a besoin de maîtres dans l’enseignement universel pour écouter l’élève.

-         Ah ! s’il faut écouter sans parler ; cela lui conviendrait beaucoup ; car depuis quelque tems, je m’aperçois qu’il use à vue d’oeil ; il tousse, il tousse à faire peur et ... mais le voici qui revient.

-         Vous êtes bien matinal, mon cher lieutenant ; avez-vous bien passé la nuit ?

-         Et vous, votre toux ? Avez-vous lu les pièces que je vous ai prêtées ?

-         Oui, les voilà ; mais je n’y comprends rien. D’abord M. Kinder a vu tout ce que vous m’avez-dit : mais le journal de la Haye dit que cela n’est pas possible, et me voilà dans un étrange embarras. Tout-à-coup, le Roi donne la décoration au fondateur ; nouvelle surprise. Les journaux annoncent en disant que c’est pour rire. Je croyais que non, me voilà retombé dans l’indécision. Savez- vous que c’est un roman que votre enseignement universel, n’est-ce pas ma femme ?

-         Oui, mon ami, c’est dommage qu’il ne finisse pas par un mariage.

-         Taisez-vous, ma bonne ; laissez parler les savans. Je disais donc au lieutenant que je ne sais que dire. Il y a du sérieux et du comique dans cette affaire, du grave et du burlesque. Mais voici bien une autre fête ! l’administrateur de la vieille instruction propose au fondateur de la nouvelle un petit accommodement ; et puis le fondateur répond que le vieux et le nouveau ne peuvent pas marcher ensemble.

-         Je trouve que le fondateur a raison mon chou.

-         Filez, filez, ma femme, et taisez-vous ; ces choses-là sont au-dessus de votre portée. Toujours est-il que le fondateur a dit non, mais un vilain non bien sec, quand je dis tout cela et que je vous regarde, je ne sais si j’ai la berlue. Est-ce bien vrai que vous venez de Louvain, lieutenant ?

-         J’en viens.

-         Mais il avait dit non.

-         Oui, il avait dit non.

-         Je n’y comprends rien.

-         Ah ! vous voyez bien, mon chou, que vous ne comprenez pas avec toute votre intelligence. Et moi je vois ce que c’est ; le fondateur est entêté, comme vous dites que je le suis quelquefois ; il veut ce qu’il veut, tout ce qu’il veut et rien que ce qu’il veut, et moi je trouve qu’il a raison.

-         Filez ma femme et ne coupez pas le fil de notre savante discussion. Avez-vous remarqué, dans la lettre du fondateur, ces mots, entre deux virgules, « après tout ce qui s’est passé. » J’y ai rêvé toute la nuit, n’est-ce pas ma bonne ? Mais filez, ma femme ; j’y ai rêvé toute la nuit et je crois avoir accroché la solution du problème. Le fondateur a l’imagination frappée ; il se sera créé des phantômes ; par exemple que la régence de Louvain, que l’université, que le ministère de l’instruction conspiraient contre lui. Les fondateurs sont tous comme cela, lieutenant. (Je connais mon histoire, quoique professeur de mathématiques). Galilée s’imaginait qu’on lui en voulait ; l’inventeur de l’imprimerie s’est figuré que les copistes lui en voulaient. Après tout ce qui s’est passé, dit-il ; il croit qu’il s’est passé quelque chose. Ce mot là m’a ouvert les yeux et je me suis écrié comme Archimède : je l’ai trouvé !

-         Oui, mon ami, vous m’avez réveillé en sursaut, et ...

-         Mais filez donc ma femme.

-         C’est bientôt dit : filez, filez et moi je vous prierai de ne plus vous occuper de cette affaire-là. Cela vous agite, vous m’éveillez en sursaut et voilà ...

-         Ma femme, ces choses-là sont au-dessus de votre portée. Parlons raison, nous deux, lieutenant. N’êtes-vous pas étonné qu’après cette première tentative, infructueuse au civil, on ait renoué l’affaire.

-         Je n’en suis pas étonné ; il faut de la persévérance pour faire le bien.

-         Mais si on eut essuyé un refus, quelle humiliation de la par d’un ...

-         Je ne vois là rien d’humiliant pour personne, mon cher professeur ; je viens vous prier de me donner des leçons d’enseignement universel à l’université parce que je regarde la chose comme possible. Vous me refusez parce que vous pensez que le mélange ne peut se faire ; vous me dites que vos confrères se moqueraient de vous, que monsieur le recteur, avec les réglemens, trouverait mille moyens de vous contrecarrer. Je goûte vos raisons et ne vous tiens pas moins pour mon ami dans l’occasion.

-         Mais lieutenant, je parle de la seconde fois ; pourquoi n’a-t-il pas refusé ? Est-ce qu’il croyait que tout est dans tout et rien dans rien sont mieux vu des lieutenans généraux que de nous autres professeurs ? A-t-il pensé qu’il était plus aisé de les faire marcher que nous autres ? Dans le doute, s’est-il cru obligé de vérifier le fait ? Je vois bien son embarras ; nous autres civils, qui nous moquons de lui à la journée, nous lui soutenons qu’il en a menti, quand il s’en plaint. Mais les militaires ne lui avaient pas encore ri au nez, et il aurait eu mauvaise grâce de s’en plaindre d’avance. J’y suis ; n’admirez-vous point ma sagacité à résoudre les problèmes les plus inextricables. Allons, allons, je vois que je fais résoudre tous les autres avec ma formule générale : le pauvre diable était fort embarrassé. Mais revenons à l’école normale maintenant, et d’abord que pensez-vous de sa lettre au sujet de la commission ?

-         Cela ne regarde pas un lieutenant, mon cher professeur ; et nos soldats continuaient à apprendre le hollandais, et, de notre côté, nous poursuivions nos études.

-         Mais la commission a-t-elle vérifié les résultats ? Pourquoi ne les a-t-elle pas fait connaître ? Cela donne des soupçons.

-         Sur quoi ?

-         Sur la méthode, lieutenant.

-         J’ai vu tout ce que je vous ai dit.

-         Mais pourquoi ... ?

-         Cela ne me regarde pas. Je vous en dirai davantage une autre fois. Voici d’autres pièces que vous lirez et vous me les rendrez demain, adieu.

...

-         Ca, monsieur, donnez-moi ces papiers.

-         Pourquoi faire ma bonne ?

-         Pour les serrer ; je vous les rendrai demain matin, mon chou. Tenez ! Voyez comme il tousse ! Cela veut lire jusqu’à minuit ; me voilà bien avancée, quand vous serez malade, quand vous m’éveillerez en sursaut en criant comme Archimède, je l’ai trouvé ! je l’ai trouvé ! maudit fondateur !

-         Brouille ménages !

-         Bonsoir ma femme.

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