Joseph Jacotot - E U : Mathématiques (page 57 à 58)

Publié le par Joseph Jacotot

IV.

-         Cher lieutenant, bonjour, causons nous deux, car voilà monsieur le professeur qui n’a pas fermé l’oeil de toute la nuit.

-         Bon ... jour ... cous ... in.

-         Toussez, toussez, mon chou, et laissez-moi discuter avec le lieutenant. J’ai réfléchi de mon côté, et quoique je ne sois pas professeur très savant, je suis sûre de ce que je vais dire ; vous ne comprenez, ni l’un ni l’autre, le fondateur. Moi, je le comprends et je l’excuse, jusqu’à un certain point cependant. D’abord le fondateur n’est pas un homme, c’est une femme ; il est faible et entêté comme une femme. Or fesons une comparaison : notre voisin avait une bonne femme, mais vieille, vieille et si lente, si lente que le voisin s’impatientait. Parut une jeune et légère étourdie, mais leste et prompte, fesant mille tours avant que la vieille pût vérifier le premier avec ses lunettes. Le voisin fit venir la jeune et lui dit : voulez-vous me servir ? Je ne demande pas mieux répondit-elle ; mais je prévois bien des obstacles avec la vieille. C’est une bonne femme, dit le voisin ; mais elle est si vieille qu’elle ne peut plus tenir ménage ; allez, vivez en bonne intelligence. Les voilà donc installées l’une à côté de l’autre. La vieille pâlit, et cela fit rire la jeune ; la vieille grognait ; la jeune répondait des impertinences. Elle en dit tant et tant que le voisin fut obligé de la mettre à la porte. Voilà le fait ; tout le quartier vous l’attestera quand vous voudrez, lieutenant. Maintenant qui a tort qui a raison dans tout cela ? Je dis moi que tout le monde a raison. D’abord le voisin voulait avec raison être servi un peu plus lestement ; la vieille avait raison de tourmenter la jeune pour s’en défaire, et la jeune, ne pouvant faire mettre la vieille à la porte, a bien fait de s’en aller.

Les rois et les Princes sont des pères de famille souvent bien embarrassés par les caractères différens de leurs enfans. Le fondateur m’a tout l’air de la jeune coquette. La vieille c’est moi ; et j’aurais bien su vous forcer à renvoyer la jeune, mon cher ami.

-         Comment ma femme ?

-         Mon ami, vous savez que je suis obéissante ; mais les femmes ont deux manières d’obéir et les courtisans aussi. Ce sont des imbéciles ceux qui veulent que tout cède à leurs caprices... Le Prince ordonne, le valet obéit ; mais il exécute à moitié, ou mal, et quelque fois il fait le contraire ; l’autre se plaint et le valet adroit tâche d’insinuer que l’autre se plaint du Prince. Voilà messieurs, ce qui arrive dans tous les ménages, dans tous les royaumes, dans tous les empires, en France comme en Angleterre. Les Rois finissent quelquefois par voir clair ; mais il y a tant de mal de fait qu’il est devenu impossible de le réparer. C’est la même chose dans nos ménages.

Je vous parie, messieurs, que cela arrivera comme je viens de vous le dire, je ne suis pas mathématicienne, mais vous verrez

vous verrez.

- Savez-vous bien, ma femme, que ce que vous venez de dire là est d’un grand sens. Voilà la meilleure preuve que j’aie encore entendu donner du mystérieux "tout est dans tout".

 

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