Joseph Jacotot - E U: Mathématiques (page 62b à 64)

Publié le par Joseph Jacotot

-         Je vous remercie, mon cousin l’explicateur, vous avez peut-être raison, mais, je dis ce que j’ai vu, je dis ce que j’ai entendu ; c’est le bienfait de l’émancipation intellectuelle.  

-         Et tous ces élèves là sont en état de faire faire la même chose à d’autres ? 

-         Oui. Tout le monde le peut ?

-         Ah ! tout le monde le peut. Voilà encore un de vos proverbes qui décourage. Je me prends, ma femme et moi, pour exemple. Elle file et moi je ne sais pas filer. Vous m’avouerez que vous tuez mon émulation, si vous me dites que je ne puis pas filer mieux qu’une femme : vous avez beau dire que je puis filer aussi bien qu’elle ; cela me décourage. Nous autres, nous promettons monts et merveilles à chacun, ce qui est absurde, puisqu’il n’y en a qu’un qui soit né pour bien filer ; mais c’est une ruse des explicateurs pour donner de l’émulation et puis voyez nos fileurs, je n’ai que cela à vous dire, le fait est là. Mais supposons : si tout le monde le peut, on n’a donc plus besoin du fondateur ?

-         Pas le moins du monde, c’est là le bienfait.

-         Alors il a raison de s’en aller ; pas vrai ma femme ?

-         Oui, mon ami c’est admirable ! Combien cet homme gagnerait d’argent s’il n’était pas si bête ! C’est dommage que le fondateur n’ait pas été plus souple avec certains gens ; en aucun pays du monde, il ne suffit pas d’être dévoué à la famille royale, il faut encore ...

-         Cela ne me regarde pas. Je dis ce que j’ai vu, je dis ce que j’ai entendu.

-         Plus qu’un mot lieutenant, et les opérations sur le terrain ?

-         Ils ne savent pas les faire.

-         Ah ! vous voyez bien, et pourquoi ? pourquoi ? pourquoi, monsieur l’universel ?

-         C’est que ...

-         Allez, allez, vous aurez beau dire.

-         C’est que ...

-         Silence, silence ! Vite un article de journal : l’enseignement universel n’est point applicable à l’arpentage, à la géodésie, aux opérations trigono-métriques, etc. etc. ; lever un plan n’est pas de votre ressort. Mon cher lieutenant rayez votre mot universel. Ils n’ont pas tout appris, donc etc. donc etc.

-         Mais, mon professeur, ils ne l’ont pas pu et pendant six mois ...

-         Sans doute, et pendant six mois, ils n’ont pas été capables de l’apprendre.

-         Je ne dis pas cela.

-         Ils l’ont donc appris.

-         Non.

-         Eh bien ! laissez-moi ! allez-vous !

-         Mon cousin !

-         Mon Dieu messieurs ! mon doux ami ! mon cher lieutenant ! soyez plus sage que lui ! voyez comme il tousse !

-         Ne vous effrayez point, ma cousine. Je respecte l’âge de mon cousin le professeur qui tousse ; je me contenterai de lui dire que, depuis six mois on demande des instrumens et qu’on les attend encore.

-         Il ... fa...llait...donc...le di...di...re.

-         Ne parlez pas, mon cousin ; vous me demandriez pourquoi ? Et je vous répondrais que cela ne me regarde pas. Je dis ce que j’ai vu. Adieu.

-         Vous voyez bien, mon doux ami ce n’est pas la faute du fondateur. Il a demandé des instrumens.

-         Vas te promener avec ton fondateur ; je te dis que les professeurs n’en veulent pas. Pourquoi est-il Français ? Est-ce que nous avons besoin de ces gens-là ? Quand même le Roi ...

-         Halte-là mon ami !

-         Quand même le Prince ...

-         Voulez-vous bien vous taire, mauvais sujet. Oh ! mon Dieu ! jusqu’où peut emporter la soif des minervales ! ...

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