E. U. Langue Maternelle Neuvième Leçon

Publié le par Joseph Jacotot


Pages 37 à 39


Neuvième Leçon



    L’élève commence à écrire successivement  en moyen, puis en gros. Il répète sans cesse le livre choisi par le maître.

    Le maître peut choisir le livre qu’il lui plaira. C’est la route seule que j’indique comme nécessaire, dans ce sens que je n’en connais pas d’autre qui mène aussi rapidement au but. Quant aux livres, aux exercices, à mes opinions, je ne me lasserai point de le répéter, rien de tout cela n’est la méthode. Télémaque est un exemple que je choisis pour me faire comprendre, outre que c’est avec Télémaque que l’expérience a été faite.

    On a trouvé le style de Télémaque un peu traînant, cela est vrai ; mais comme il n’y a rien de parfait, quel père ne serait  pas content si son enfant savais le français comme Fénelon ! Ce vertueux prélat n’était point parfait ; aucun homme n’est parfait ni en bien ni en mal, puisqu’un homme est un animal raisonnable. S’il n’était qu’animal sans être raisonnable, il cesserait d’être homme ; il aurait changé de nature. Dans l’excès même des passions et de l’abrutissement, la conscience, c’est à dire la raison, con serve en nous la nature humaine.  Nous avons tous le germe de toutes les vertus et de tous les vices. La raison, qui ne nous abandonne jamais, nous a été donnée pour développer nos vertus et pour étouffer nos vices ;  mais son  triomphe ne peut jamais être complet. Heureux ceux qui peuvent atteindre à la sagesse de Fénelon ! Son livre comme sa personne, ses mœurs comme son style, peuvent être proposés comme modèles à la jeunesse. Au surplus cette opinion de ma part n’est pas exclusive. Il y a de l’exactitude et de l’inexactitude dans ce que je dis, comme dans les objections de mes adversaires. Le ton qu’ils prennent parfois ferait croire qu’ils se regardent comme infaillibles. S’ils avaient exercé leur mémoire, ils se rappelleraient que l’homme se trompe très souvent.

    Un fait un, sans rhétorique, voilà l’instruction solide ; aussi avais-je d’abord eu le projet de ne faire imprimer que la suite des leçons. La méthode eût été mieux comprise, débarrassée de tout ce fatras. Mais une vieille habitude m’entraîne malgré moi, et je fais des phrases sans y songer. Comme je ne répondrai pas aux critiques, je saisis cette occasion pour les prévenir qu’ils tomberont dans la même faute que moi s’ils écrivent. Ils sauront bien, en faisant leur rhétorique, qu’il ne s’agit pas d’antithèses, mais d’une expérience à répéter ; Ils le sauront comme moi, et, comme moi, ils mettront leurs opinions à la place des faits,parc e qu’enfin, comme moi, ils ne sont que des animaux raisonnables. Ils pourraient dire avec Figaro, en se relisant et en pensant à moi : Ne voilà-t-il pas que je suis aussi bête que Monsieur ! Voilà ce que ferait un raisonnable tout court, s’il existait : il répéterait l’expérience et regarderait le résultat.

    C’est  ce que nous faisons dans l’Enseignement universel. Nous ne sommes pas plus raisonnables que les autres pour cela ; mais nous avons besoin que l’expérience réussisse, et nous la faisons avec attention : ils ont besoin que les faits soient faux, et ils crient que l’expérience ne réussirait pas.



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Le bateleur 13/12/2006 21:28

L'humanité de Jacotot est étonnantecette façon qu'il a de prendre la personne entière, en n'en retranchant aucun défaut (ou considéré comme tel.Je ne peux m'empécher de faire le parallèle avec ce que j'ai fini par demander aux élèves"ne rien retrancher de ce qu'ils ont proposé, ni à l'oral (en bafouillant des replis ou en regrettant d'avoir dit ceci ou cela)  ni à l'écrit en gommant effaçant, raturant, la trace de leur pensée en action.Tout geste est la personne, aucun ne la condamne, tous lui permettent de les dépasser.Aussi faut-il que l'enfant (l'être humain) s'accepte, il pourra ainsi s'utiliser dans sa totalité.

Viviane 13/12/2006 14:39

je trouve très interessante cette démarche qui va de l'écrire petit à l'écrire gros car elle est celle de certaines écoles de graphothérapieLorsqu'un enfant présente des soucis de graphie, ils prennent son  problème dans sa totalité (et souvent les découvertes lors des entretiens expliquent bien des difficultés : tel enfant qui a des soucis avec les lettres doubles les voit disparaître quand il a formulé sa jalousie vis à vis du petit dernier etc)mais pour en revenir à l'écriture, ces graphothérapeutes face aux difficultés des enfants lui demandent de s'astreindre à écrire petit puis progressivement élargir son geste, et ce dans la détente la plus totale et complète. Il est assez logique d'ailleurs que l'enfant partent d'un point posé devant lui (la pointe de la plume ou du stylo ou du crayon) pour petit à petit ouvrir ce point et lui donner formecela rejoint ce que l'on fait en enseignement du piano, on commence par jouer devant soi,  par petits mouvements, le plus au prsè du clavier sans contraction puis on élargit sur tout le claviertoujours en explorant la liberté gestuelle depuis l'épaule jusqu'au bout des doigtslà encore l'être dans sa totalité doit être pris en compte et pas seulement les doigts amputés de leur corps, que ce soit autour d'une plume ou au-dessus des touches...