E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon exercices 1-2

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 40 à 45

Dixième Leçon




On vérifie si l’élève a compris, c’est à dire s’il fait attention à ce qu’il récite.

Premier exercice

Le maître : de quoi Calypso ne pouvait-elle pas se consoler,
L’élève : Du départ d’Ulysse.
Le maître : Faisait-il froid dans l’île de Calypso ?
L’élève : Je ne sais.
Le maître : regardez.
L’élève : Non, il y régnait un printemps éternel.
Le maître : pourquoi se promenait-elle seule ?
L’élève : parce qu’elle était triste.

    Le nombre des questions est infini.
   
    C’est ici surtout que l’absurdité de la méthode doit paraître palpable aux connaisseurs. Rien n’empêche, diront-ils, qu’on ne demande à l’enfant s’il faisait froid dans l’île de Calypso : mais donner ces questions niaises pour un moyen d’apprendre le français comme Fénelon, l’effronterie est rare ! Ne fait-on pas des questions dans tous les collèges pour s’assurer si les enfans comprennent ce qu’ils disent ? Cela est vrai : on les questionne d’abord sur les verbes déponens ; et je propose de renverser l’ordre qu’on  suit, et de finir par la grammaire.

« Mais nous ne voulons pas de nouveauté.

- Eh bien ! continuez votre route de sept ans. Bon voyage !


- D’ailleurs ce n’est pas nouveau ;il y a bien longtemps qu’on ne mettait qu’un an à faire ses études, et on a eu de bonnes raisons pour renoncer à cette nouveauté d’autrefois.


-Ne l’adoptez donc pas ; mais ne vous mettez pas en fureur pour si peu de choses : pourquoi vous fâchez-vous ?


- Je hais, je déteste les thaumaturges qui font des essais aventureux sur des enfans de famille.


- Je ne crois pas que vous haïssiez les thaumaturges parce qu’ils trompent les gens crédules.


- Mais on dit que vous réussissez.


- Que vous importe ?


- L’honneur de mon pays.


- Est-il bien vrai que ce soit là le motif secret de votre haine implacable ? Allons, la main sur la conscience.


- Nugoe, nugoe canoris verbis inflantur, cum magno scientiarum detrimento ; c’est à dire niaiseries, sottises qu’on étale, qu’on enfle de paroles retentissantes, et qui sont le fléau des sciences, dit un autre rhétoricien du pays latin.


- Tenez-vous beaucoup à l’intérêt des sciences, monsieur ? la main sur la conscience.


- Celui-ci répond : je ne parlais pas de votre méthode et il n’est pas de ma compétence de vérifier les faits. »


    Voilà ce que vous entendrez répéter sans cesse sous toutes les formes. Laissez dire ; mais ne commencez pas par la grammaire : vous sortiriez de la route.

Deuxième Exercice

Le maître : Qu’est-ce qu’une déesse ?
L’élève : C’est un être immortel servi par des nymphes.
Le maître : Est-ce que toutes les déesses sont servies par des nymphes ?
L’élève : Je ne sais.
Le maître : Pourquoi l’avez-vous dit ?
L’élève : Pour répondre.
Le maître : Il fallait dire : Calypso était servie par des nymphes. Mais j’ignore si toutes les déesses avaient des nymphes pour les servir ;

    Ne faites jamais que des questions dont la réponse soit dans le livre qu’on sait, n’importe où. Quand même les éléments de la solution seraient épars, c’est à la mémoire à les rassembler. L’esprit voit toujours bien ce qu’il voit ; mais on parle souvent de ce qu’on n’a pas vu : et s’il y a un homme qui ait plus de génie qu’un autre, ce que je ne crois pas, il doit déraisonner comme le plus sot, s’il y a des sots, quand il parle de ce qu’il ignore. Le Journal de Paris, lui même s’est trompé en parlant de l’Enseignement universel.

    Exercez l’élève à généraliser ; je ne dis pas apprenez-lui à généraliser ; c’est une faculté commune à tous les hommes. Montrez-lui qu’il est distrait, qu’il a parlé sans voir, et il raisonnera aussi bien que vous. Nous ne nous trompons jamais que par distraction. Dans la vieille méthode, on excuse une faute de distraction comme une faute d’orthographe : cela rend l’esprit trop prompt à juger légèrement avant d’avoir examiné. On dit qu’on se trompe aussi par ignorance ; sans doute : mais quelle plus grande distraction que celle de l’orgueil, de l’amour-propre, d’une passion quelconque, enfin, qui nous fait oublier notre ignorance, et parler sans savoir ce que nous disons !

    Je ne veux pas dire qu’il soit possible à l’homme de n’être pas distrait ; je veux dire que la distraction, dans l’acception la plus étendue de ce mot, est l’unique cause de nos erreurs ; c’est notre plus grand ennemi : nous ne pouvons trop nous exercer à un combat qu’il faut renouveler sans cesse. Tout vice vient d’ânerie, dit-on : cela est vrai dans un sens, c’est- à-dire que la colère, par exemple nous rend semblables à la bête. Mais nos passions ne nous rendent pas bêtes, en effet ; la bête ne sait pas qu’elle est en fureur ; l’homme le sait et voilà sa supériorité. On pourrait, d’après cela, définir l’homme un animal qui peut être raisonnable, et cela serait vrai sous certains rapports ; alors on renverserait l’axiome : tout vice vient d’ânerie, et on dirait : toute ânerie vient de vice, c’est-à-dire, d’une passion, d’une distraction qui nous empêche de considérer la chose sous toutes ses faces.

    Ce n’est donc jamais l’intelligence, mais l’attention qui est en défaut.





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Viviane 14/12/2006 17:45

Ce qui m'a infiniment plu dans cet article est la douceur et en même temps la fermeté avec laquelle  l'élève est amené à réfléchir avec prudence et circonspection. En se reposant sur ce qu'il connait et non sur des élucubrations un peu sauvages quoique par forcément dénuées de fraîcheur.cela me renvoie bien sûr à l'art de la prudence de Gracian.

le bateleur 14/12/2006 17:22

Il ne faudrait pas penser que Jacotot est de ceux qui dissolvent la grammaire et lui ote toute importance.Tout juste préfère-t-il donner un grand nombre d'expériences sensibles de la langue écrite (et les liaisons qui se font d'elles même avec la langue parlée, lorsqu'on les favorise par un questionnement ouvert et un encouragement au mouvement de l'esprit) de manière à ce que l'élève possède un matériau de base (suffisamment intégré pour qu'il surgisse spontanément en des "cela ressemble à" ou "c'est tout le contraire de" ou encore "..."(il faut bien que vous fassiez quelque chose (sourire)² ) matériau sur lequel pourront s'appuyer les structures fondammentales de la grammaires ... et le reste.