E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon Ex. 4

Publié le par Joseph Jacotot


Pages 48 à 51

Quatrième Exercice.

Le maître : Que veut dire tout le premier paragraphe ?

L’élève : Calypso (1) ne pouvait se consoler (2) du départ d’Ulysse (3)


Le maître : Expliquez-vous.


L’élève : Dans sa douleur et elle se trouvait malheureuse, c’est la répétition de ne pouvait se consoler ;
- D’être immortelle, donne l’idée de Calypso ;
- Les nymphes qui la servaient, cela me fait penser à Calypso ;
- N’osaient lui parler, me rappelle qu’elle ne pouvait pas se consoler ;
- Sa grotte, je vois Calypso ;
- Ne résonnait plus de son chant, elle était triste ;
- Elle se promenait souvent seule (2)
- Sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île ( 1 ) ;
- Mais ces beaux lieux ( 1 );
- Loin de modérer sa douleur ( 2 ),
- Ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d’Ulysse, qu’elle avait vu tant de fois auprès d’elle ( 2,3 ),
- Et elle était sans cesse tournée ( 1 ) 
- Vers le côté où le vaisseau d’Ulysse, fendant les ondes, avait disparu à ses yeux (3 ).



    Voici un artifice oratoire : c’est la répétition. Cet artifice est connu de tout le monde ; c’est ce qu’il faut remarquer. En général, le but principal de l’étude est de distinguer avec soin ce qu’on a appris pour ne pas l’oublier, et on répète aussi ce qu’on fait naturellement pour prendre l’habitude de le faire  à volonté. C’est le commencement de l’art. L’homme ému dit toujours la même chose, et quand il manque d’expressions, il redit les mêmes mots. Il se défie de l’impression fugitive produite par quelques signes, toujours en trop petit nombre, selon lui, pour communiquer ses sentiments qui débordent.
    L’art n’est que l’imitation de la nature ; et, chose singulière, quoiqu’il ne s’agisse jamais que de faire ce que nous avons fait, ce que tout le monde fait, il faut apprendre l’art par des exercices répétés et une attention soutenue, afin de décomposer et de graver ainsi, par parties dans notre mémoire, une réflexion dont le plus simple des hommes nous fournit à chaque instant le plus parfait modèle . Nous  employons tous la répétition comme Fénelon, quand nous éprouvons le besoin de communiquer nos sentimens : voilà la nature, voilà l’homme. Mais, montrer aux autres le signe d’un sentiment que nous n’éprouvons pas d’abord, sentir à volonté, voilà Fénelon, voilà l’orateur. Ceux qui disent qu’il faut sentir pour émouvoir n’ont pas assez développé leur pensée.

    Les sermons de Massillon sont pleins d’objections écrites avec toute la vigueur que pourraient y mettre les passions qu’il combat. Dira-t-on qu’il communique, en cet instant, ses propres sentimens à ses auditeurs ? Lorsque Racine fait parler Athalie avec autant d’éloquence que Joad, dira-t-on que le poète éprouve successivement des sentimens si opposés ? Aristote avait donc raison quand il disait que la rhétorique enseigne ce qu’il faut faire pour persuader. Il y a bien long-temps qu’il s’est proposé à lui-même l’objection qu’on m’a faite : Dans votre système, la rhétorique est une arme à deux tranchans. Aristote répond pour moi : Cela est vrai ; la rhétorique, comme tout le reste, a ses avantages et ses inconvéniens :  Il n’y a qu’une chose qui n’ait pas d’inconvéniens, c’est la vertu.

    J’ ajoute que la rhétorique est l’art de persuader, et que persuader c’est plaire et émouvoir. On plait par les mœurs qu’on montre ; on touche en excitant les passions. En faut-il davantage pour démontrer que la rhétorique et la raison n’ont rien de commun ? Si nous étions raisonnables, il n’y aurait point de rhétorique : la vérité n’en aurait pas besoin pour nous plaire; l’erreur se glisserait en vain sous des fleurs, elle ne pourrait pas nous séduire. Faut-il donc renoncer à la rhétorique ? Autant vaut demander si nous pouvons cesser d’être hommes ; mais il n’est pas moins vrai que la gradation, toutes les règles et figures de la rhétorique, n’ont aucun rapport avec la vérité. Il faut bien tâcher de nous persuader certaines vérités, puisque nos passions cherchent à nous persuader l’erreur.

    Nos passions n’attaquent pas la géométrie, et la géométrie se montre sans rhétorique. La vérité, comme l’erreur, peut se présenter enveloppée d’une période arrondie ; mais le nombre des membres, leur assortiment, leur cadence suspendue, n’ont encore une fois aucun rapport ni à la vérité, ni à l’erreur qu’elles accompagnent. La vérité leur donne du prix, et elles servent à farder l’erreur ; mais ce cortège imposant est le même dans tous les cas. C’était la même légion qui entourait le trône de Trajan et de Commode.

    Cependant l’orateur sent quand il lui plait, et voici comment. Quand nous lisons Racine, nous sommes émus à la vue des signes qu’il nous présente : donc, si la mémoire du poète lui rappelle ces signes qu’il a appris, il doit être ému lui-même. C’est une suite d’actions et de réactions qui produirait le mouvement perpétuel de la pensée, si les distractions inséparables de notre nature n’interrompaient le cours de ce fleuve intarissable dans sa source, et dont les débordements nuisent à son écoulement régulier. La grande difficulté, dans ces momens d’agitation, n’est pas de savoir ce qu’il faut dire mais ce qu’il faut tenir en réserve. L’intelligence fournit des torrens ; c’est à l’art à les réunir ou les diviser ; mais puisque l’art s’apprend, il n’est pas l’esprit, car l’esprit ne s’apprend pas.


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