Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon Ex. 5-2

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 57 à 60


Cinquième exercice suite et fin.


    Ce que Fénelon a fait dans ce paragraphe, c’est ce que nous faisons tous quand nous ne parlons que sur des faits que nous connaissons : il dépend de nous de voir quand nous disons ce que nous dicte notre intelligence, ou quand nous écrivons au hasard, de mémoire et sans vérifier si ce que notre mémoire nous a apporté est relatif ou non au sujet que nous traitons. Celui qui n’aurait pas assez d’intelligence pour faire cette distinction ne serait pas homme. Il serait animal ; et celui qui est capable de voir tout cela est un homme tout entier.

    Il n’y a point de moitiés d’hommes. C’est leur distraction qui leur fait dire des sottises, et non pas leur nature. Répétez sans cesse ce qu’a dit Buffon : le génie n’est autre chose qu’une grande aptitude à la patience. Mais je ne suis pas le maître d’être attentif, direz-vous. Eh bien ! vous direz et vous ferez beaucoup de sottises, et l’on vous punira, et l’on se moquera de vous, comme si vous aviez pu faire ou dire mieux ;  car on le suppose tacitement : autrement les ricaneurs, qui ne rient pas de votre distraction, mais de votre intelligence,  font à leur tour une sottise ; car ils ne se moqueraient pas d’un perroquet. Ainsi ils prennent eux-mêmes le soin de rétablir l’égalité par la manière dont ils la contestent. Bien voir, voilà notre nature ; bien dire est le fruit d’un travail opiniâtre ; bien faire n’est pas moins difficile.


Je dis mal et tu fais mal : de quel côté est la supériorité ?
Beau sujet de dispute !

    Si je devais résoudre cette question, je dirais : l’intelligence est égale chez tous les hommes ; c’est le lieu commun du genre humain.

    La réciprocité des services qu’ils doivent se rendre, à cause de leur faiblesse individuelle, exigeait que chacun pût compter au moins sur la même volonté, sur la même disposition de bienveillance de part et d’autre. Mais, pourrait-on compter sur ce doux penchant du cœur qui nous porte à nous entr’aimer tous, si l’intelligence, nécessaire pour comprendre les rapports d’homme à homme, n’existe pas également chez tous les hommes ? Celui que j’obligerai n’aura-t-il pas la faculté de mesurer l’étendue des services qu’il peut espérer de moi, et de préparer les moyens de me témoigner sa reconnaissance, de m’aider enfin de ses conseils et de tous les autres moyens qui sont en son pouvoir ? Ne peut-il pas juger de leur efficacité dans tel cas, de leur inutilité dans tel autre ? Son amitié, sans génie, saura-t-elle prévoir le danger qui me menace quand la passion me ferme les yeux sur la profondeur de l’abîme où je cours ?

    Ne puis-je moi-même voir les pièges que me tendent la haine, l’artifice, toutes les passions qui conspirent contre ma vertu chancelante ? Si je ne le puis pas, que deviennent la moralité des actions humaines, et la conscience dont personne ne conteste de bonne foi l’existence ? Si je le puis, que manque-t-il à mon intelligence ? N’imposerai-je pas silence à mes passions, à mes distractions, quand il me plaira ? Que me manque-t-il donc pour arriver à la perfection qu’il est donné à l’homme d’atteindre ? Je vaincrai ma paresse et je m’instruirai des faits ; je les combinerai dans le calme de la raison : l’homme ne saurait faire plus. Je m’élèverai au-dessus des autres hommes, non pas par l’intelligence, mais par mon courage et ma patience ; et, si j’ai le bonheur de me distinguer par de bonnes actions, je n’en serai point fier ; mais je serai heureux et content, quelque petite que soit la part que j’aie acquise d’un patrimoine qui appartient en commun à mon espèce : nous y avons tous un droit égal; mais ce patrimoine ne produit rien sans culture.
    Si donc je travaille à atteindre ce but pour lequel je suis né, je verrai qu’il est encore plus rare de bien faire que de bien dire ; que je puis obtenir l’un et l’autre avantage ; et, comme cette persuasion me vient de la connaissance de ma propre nature, je regarde ce mot, axiôme des anciens, comme le fondement de l’Enseignement universel :


Connais-toi toi-même.


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