Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon Ex. 6-1

Publié le par Joseph Jacotot



Page 60 à 63



Dixième leçon, Sixième exercice.


    Le maître donne pour sujet de composition, par exemple : « Qu’est-ce que la valeur et le courage ? » ou bien : « Qu’est-ce que la modestie, la défiance ? »
L’élève écrit, donne sa copie avant de sortir et lit le lendemain sur son cahier ;
« La valeur est le courage mis en action etc. »
« La modestie est une sorte de retenue dans le maintien, les paroles et les actions etc. »
« La défiance donne un corps à l’ombre, une intention au hasard etc. »

Le maître : Où avez-vous lu que la valeur est le courage mis en action ?

L’élève : Cette réflexion m’est venue sur les pages suivantes :

- Long-temps sa  valeur le soutint contre la multitude.
- Phalante avait un frère nommé Hippias, célèbre dans toute l’armée par sa valeur.

- Le maître : Quels sont les faits qui vous ont suggéré vos réflexions sur la modestie ?

- L’élève : J’ai lu le premier livre de Télémaque : - Mentor, les yeux baissés, gardant un  silence modeste, suivait Télémaque.

- Le maître : Expliquez-vous.

- L’élève : Les yeux baissés, c’est une retenue dans le maintien ; gardant le silence, c’est une retenue dans les paroles et suivait Télémaque, c’est une retenue dans les actions.

- Le maître : Et sur la défiance ?

- L’élève : Pygmalion était défiant, et Fénelon dit qu’il avait peur de son ombre et que le moindre bruit l’effrayait.

- Le maître : Expliquez-vous.

- L’élève : Il a peur de son ombre, il la prend pour quelqu’un qui vient l’égorger ; il prête l’oreille au moindre bruit et se sent tout ému, il croit entendre les pas d’assassins qui cherchent à pénétrer dans ses appartemens pour le faire périr.

- Le maître : Continuez à faire attention aux faits ; vous apprendrez peu à peu à connaître le véritable sens dans lequel les Français emploient leurs mots, et vous saurez alors les placer à propos.

    Ces premières réflexions que fait l’élève en lisant avec attention, vous apprendront ce que vous devez attendre de lui. Ils peuvent tous voir quelque chose : personne ne peut tout voir. Mais ils apprennent, par ces exercices, à ne se défier que de leur mémoire et de leur attention, à ne pas donner, pour excuse de leur paresse, un prétendu défaut d’intelligence. Un enfant qui serait toujours avec des personnes instruites parlerait bien, et ne prononcerait jamais un mot hors de sa pensée et du sentiment qu’il est destiné à exprimer.

    Quand nous apprenons notre langue maternelle, personne ne nous l’explique, et nous la comprenons tous sans autre interprète que la vue des faits qui en sont la traduction vivante. Fermez la porte, dit-on en notre présence. L’action que nous voyons faire, à la suite du bruit des mots qui ont frappé à notre oreille, sert de commentaire à cette phrase ; et voilà que je comprends «  fermez la porte ». Si j’entends ensuite fermez la fenêtre, je deviens plus savant de trois signes nouveaux, et j’ai appris quatre choses :
fermez la porte
fenêtre
porte
fermez.

    Cela me sert à comprendre autre chose. Voilà la méthode que suivent tous les hommes, d’un pôle à l’autre, méthode universelle et infaillible parce qu’on la suit sans maître, par sa propre intelligence et sans autre guide que le besoin.

    Mais dès que le besoin est satisfait, l’attention se repose, et on n’apprend plus que par les yeux d’autrui, c’est-à-dire, au hasard, et souvent sans réflexion ; de sorte que, les études finies, il faut recommencer son éducation, tacher de se rappeler les connaissances qu’on a acquises, y ajouter celles qui nous manquent, et marcher par soi-même, c’est à dire ne plus étudier seulement avec l’oreille mais encore avec les yeux et tous les autres sens.

    Il ne suffit pas que j’apprenne ce que pense mon voisin, mais que je pense moi-même sur ce qu’il pense.



Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article