Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon Ex.6-2

Publié le par Joseph Jacotot



Pages 63 à 66


Sixième exercice suite et fin.



L’instruction par l’oreille est la plus rapide, quand on ne donne rien au hasard. Ainsi celui à qui un Anglais expliquerait l’histoire de Joseph, par exemple, et qui prendrait la peine de l’apprendre par cœur, commencerait à comprendre son maître. Celui-ci ne parlerait jamais que de cette histoire ; peu à peu il l’amplifierait, en y ajoutant de nouveaux détails de son imagination, de manière à faire passer toute la langue en revue. L’élève parlerait anglais en peu de temps et très bien, si le maître parlait purement lui-même.

Mais si le sujet de conversation varie sans cesse, comme cela arrive ordinairement, l’éducation par l’oreille se fera plus lentement que par les yeux et en suivant la méthode que j’indique. Ainsi, par notre méthode, on apprend une langue plus vite qu’on ne le ferait dans le pays même. Mais si on appliquait notre procédé à l’oreille, le progrès serait plus rapide qu’en ne se servant que des yeux. C’est que l’on entend, pour ainsi dire, malgré soi et sans effort ; que, par conséquent, la leçon est continuelle et sans interruption : on entend sans écouter ; mais on ne voit pas les caractères d’un livre sans les regarder. Il faut vouloir en toutes choses ; et pour apprendre à bien dire, la volonté ferme et soutenue est indispensable. La difficulté est là ; nous avons tous l’intelligence nécessaire ; mais il s’en faut bien que nous ayons toujours la volonté.

Quoi qu’il en soit, l’élève peut regarder et par conséquent, comprendre le sens de tous les mots. Il peut les répéter en se rappelant la chose ou les faits dont ils sont le signe. Qu’il ne dise pas qu’il ne le peut pas ; qu’il avoue franchement qu’il est paresseux, et nous serons d’accord. Mais n’admettez jamais l’incapacité, ou bien cessez vos leçons. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’il n’y a pas de plus grands donneurs de leçons que ceux qui admettent la hiérarchie des esprits humains. Comment ces docteurs espèrent-ils que nous puissions les comprendre, quand ils nous montrent des rapports qu’ils ont vus, s’ils prétendent que nous n’avions pas la faculté d’apercevoir par nous-mêmes ces rapports, le hasard nous eût-il offert les objets dans la position où ils nous les présentent ? Qu’est-ce qu’un maître ? N’est-ce pas un homme qui demande à un autre : Ne voyez-vous pas ce que je vous montre ?

C’est le hasard, dit-on, qui a fait les plus grandes découvertes : voilà donc le premier des maîtres. Or il ne dit autre chose que cela : ne voyez-vous pas ce que je vous montre ?

Ces grandes découvertes, dont on fait tant de bruit, n’appartiennent donc à aucun homme en particulier mais à l’espèce humaine, c’est-à-dire au hasard des circonstances. On ne fait pas une découverte parce qu’on a de l’esprit ; mais on a de l’esprit parce qu’on est capable de voir qu’on a fait une découverte : et cet esprit-là court les rues. Musschenbroeck n’a pas prouvé son esprit, mais son ignorance ( et il eut pu en être la victime) quand il a découvert la bouteille de Leyde. Il avait de l’intelligence parce qu’il a vu comment il fallait faire pour recevoir une commotion. Que diriez-vous de ceux qui, ne voulant pas répéter l’expérience, prétendraient que le fait est impossible ? Je dirais, moi, qu’ils craignent la commotion.


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Russalka 21/12/2006 17:07

Ce que je trouve tout à fait intéressant dans cette page que j'ai relue et relu tant elle est dense est cette phrase:Qu'est -ce qu'un maître? N'est-ce pas un homme qui demande à un autre : ne voyez-vous pas ce que je vous montre?Donc comme tu le dis une philosophie tout à fait novatrice de la transmission  des savoirs.Nous avons tous beaucoup reçu de nos maîtresmais il m'est arrivé de percevoir d'une façon aiguë le souci de rétention du savoir ou du savoir faire chez quelques uns.Il y a dans cette page un air de "  Vous pouvez en savoir autant que moi, et je vais vous y aider en commençant par vous le dire" qui est empli d'optimisme et si loin des évalutions castratrices qui ravalent l'élève souvent au rang de " pas encore apte à comprendre"

Le bateleur 21/12/2006 09:55

Assurément, sur les trace de ce que nous dit JJ, il faut voir un lien entre - la croyance en l'inégalité des intelligences- celle en l'explication qui révèle des rapports que l'esprit ne pourrait voir par lui même- la croyance en le fait que le stockage de l'information (ce que fait très bien l'ordinateur) et sa combinaison (idem) conduirait sur le chemin de l'intelligence.En même temps que l'homme actuel a tendance à minimiser l'intelligence des rétifs à l'explications ou de ceux qui ne l'ont pas encore subi, il surévalue l'accumulation verticale (ce que ne fait jamais l'homme, même sous la férule du maître abrutisseur) des données, en lui donnant le statu de "connaissance"Etrange grand écart !