Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon Ex. 7-1

Publié le par Joseph Jacotot



Pages 66 à 71



Septième Exercice-1




    Le maître donne pour sujet de composition le courage, par exemple, sur le combat de Télémaque contre le lion, en recommandant aux élèves, qui doivent toujours faire la composition en classe, de détailler davantage, c’est-à-dire, de faire un plus grand nombre de remarques en regardant un plus grand nombre de faits.

Le courage

    «  L’homme courageux est toujours prêt à combattre, fût-il même sans armes. Il sait profiter des moindres avantages qu’il rencontre; il ne se trouble point à la vue du péril, quelque grand qu’il soit, et sa valeur augmente avec le danger. »
        On prendra ainsi successivement pour sujets les vertus, les vices, les défauts ou les bonnes qualités.
Insensiblement, l’élève s’étend davantage sans faire jamais au hasard ce qu’on appelle des amplifications; car il voit toujours ce qu’il dit.

L' Intérêt

    « L’intérêt, cet infaillible scrutateur du cœur humain, règle tous nos désirs, toutes nos démarches, même quelquefois nos sentimens. En un mot, c’est le mobile de toutes nos actions. Ce que nous nommons beaux sentimens, belles qualités, amour-propre n’est souvent que de l’intérêt. A notre insu il pénètre partout. C’est un mal presqu’incurable, un ennemi vil, bas et insupportable, qui fait naître la désunion, la discorde, qui attire auprès de lui une infinité de vices et qui croît dans la passion d’acquérir, ou plutôt qui la produit; il répand partout sa contagion, depuis les premiers jusqu’aux derniers; car c’est une erreur de croire que les grands et les riches en soient exempts; au contraire, c’est souvent dans cette classe qu’il règne.

    Ce qui est souvent loué comme vertu, est l’intérêt, qui, comme une sorte de brutalité, va follement ravager les terres sous de beaux noms d’ambition ou de gloire; mais nous l’ignorons. Le parti qui flatte notre intérêt est toujours le seul digne de notre choix.
    Mais il est un autre intérêt qui est une sorte de pitié, de compassion, que nous éprouvons à la vue de nos semblables, et qui souvent même naît encore de cet intérêt dont j’ai parlé d’abord; il est donc vrai que l’intérêt fait naître l’intérêt. »

    On voit qu’un discours (c’est-à-dire une suite de réflexions) est toujours contenu dans des faits sur lesquels on réfléchit. L’élève qui se contenterait d’écrire quelques phrases sur un sujet quelconque passe dans le monde pour un imbécile; chez nous c’est un paresseux ou un ignorant : c’est un ignorant s’il ne connaît pas les faits, ou s’il les a oubliés, ce qui est la même chose; c’est un paresseux, s’il connaît les faits et s’il ne lui plait pas d’y réfléchir et de les combiner. Il ne montrera jamais d’esprit s’il reste dans cette nonchalance, mais il n’aura pas moins la faculté d’en montrer.

    Il ne pourra pas dire ce qu’il voit, puisqu’il ne voit rien, mais il conviendra au moins, avec sa conscience, qu’il n’a pas voulu regarder.


    C’est pour faire acquérir cet empire sur soi-même que nous recommandons de donner à l’élève des sujets déterminés, et même de lui indiquer la page où il doit puiser ses réflexions. Il dira peu de choses d’abord; mais voici ce qui stimulera sa paresse, et lui ôtera toute excuse. Celui qui a fait le moins entend lire ce que les autres ont vu, et il sent qu’il pouvait le voir aussi. Autre avantage : celui qui a fait le plus n’a pas dit ce que les autres ont pensé : d’où la conséquence que le sujet est infini; car cent mille enfans feraient, entre eux tous, un volume in-folio sur quelques lignes. Belle leçon pour l’orgueilleux qui serait tenté d’admirer sa propre intelligence.

    Ainsi, quelque difficulté que l’élève éprouve à réfléchir sur un petit nombre de faits, il est bon qu’il apprenne à les combiner pour en tirer le plus grand nombre possible de réflexions. Voilà la route : il ne faut pas s’en écarter, ou bien l’on s’égare.

    L’Enseignement Universel est un chemin court ; mais il faut le faire par soi-même : ce n’est pas un vélocifère qui vous transporte en dormant où vous avez le dessein d’arriver.





Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article