Joseph Jacotot E U Musique - Introduction fin

Publié le par Joseph Jacotot

-      Mais si mon élève, sans être doué de cette volonté forte et constante qui, selon vous, rendrait tous les maîtres inutiles, montre pourtant un peu de docilité, que faut-t-il faire pour le diriger ?
-      Il faut suivre la méthode de l’Enseignement universel.
-      Me voilà bien avancé ; je vous prie de me dire quelle est cette méthode.
-      Avez-vous lu mes ouvrages ?
-      Vos ouvrages ou vos oeuvres ? non ; à moins que vous ne décoriez de ce nom de petits, secs, diffus et ennuyeux livrets qui portent votre nom. Je les ai parcourus et je n’y ai rien compris. La Gazette et la Quotidienne ont raison : vous n’êtes pas fort clair monsieur Jacotot.
-      On disait le contraire autrefois ; ce sera l’Enseignement universel qui m’aura tourné la tête. Je vous conseille de voir d’abord les résultats, et nous causerons après. Voilà une leçon préparatoire, indispensable pour les docteurs ès-lettres.
-      On dit qu’il n’y a point de faits. J’ai questionné là-dessus des personnes qui, de part leur position, doivent les avoir vérifiés. Je leur ai demandé si l’on avait reçu dans les universités du royaume des élèves purs de l’Enseignement universel. Ces messieurs m’ont répondu : Non, non, non et mille fois non.
-      Que concluez-vous de cela ?
-      Que les faits que vous annoncez, du haut de vos tréteaux, sont dénués de toute réalité.
-      Ah ! monsieur le docteur, si vous étiez l’un de nos élèves, je vous gronderais, non pas comme une bête, car il n’y a pas de bête, mais comme distrait (et il y en a beaucoup).
Quoi ! Vous connaissez, dites-vous, ces messieurs, et vous avez confiance en leur discours et voyez de plus quelle inconséquence ; après un témoignage aussi authentique, avec des renseignements aussi positifs, vous doutez encore de la vérité. Mais encore, où allez-vous la chercher ? Vous venez me demander si je ne suis pas un imposteur. Ne pourriez-vous pas vous épargner les frais du voyage ? Dans la persuasion que j’aurais sans doute assez d’audace pour soutenir de vive voix ce que j’ai eu l’impudence d’imprimer, et que je répondrais comme je vous réponds en ce moment : nos élèves sont reçus ; oui, monsieur, oui, et mille fois oui.
-      Permettez, monsieur Jacotot, n’éludez-vous pas en partie ma question ?
-      Oui monsieur le docteur et c’est par politesse ; j’ai bien entendu que vous avez prononcé le mot pur. Un élève pur a-t-il été reçu ? Et je n’y ai point insisté par égard pour votre doctorat.
-      Cependant, monsieur, si votre élève a déjà étudié deux ans dans un collège ?
-      Et bien, il lui resterait à bailler encore cinq ans, il vient chez nous, et un an après il est reçu.
-      Enfin, on peut attribuer ce résultat aux deux années de bonnes études qu’il a faites au vieux collège.
-      Et s’il n’a étudié qu’un an avant d’entrer à l’Enseignement universel ?
-      Mais une bonne année, passée tout entière dans les principes, a beaucoup d’influence sur le reste de l’année savante.
-      Mais s’il ne connaissait que rosa, la rose ?
-      Eh bien, c’est toujours cela, il connaît le nominatif singulier de la première déclinaison, il sait qu’il y a des cas, des nombres, des déclinaisons, des noms ; il aura peut-être entendu dire que rosa, la rose, est du féminin : le voilà au courant des genres, cet enfant est préparé, ce n’est plus un pur élève de l’enseignement universel. En avez-vous un qui n’ait rien sur, qui n’ait jamais fréquenté nos écoles ? Cette atmosphère scientifique suffit pour ouvrir son esprit, pour le rendre apte à digérer votre nourriture universelle, indigestible de sa nature. En avez-vous un ?
-      Oui monsieur.
-      Combien de tems a-t-il étudié ?
-      SIX MOIS.
-      A quelle université est-il ?
-      A l’université de Gand.
-      Sur quels auteurs l’a-t-on examiné ?
-      Sur Phèdre, Cicéron et Virgile.
-      Qu’avait-il lu ?
-      L’Epitome, Cornelius Nepos et Horace ; mais l’Epitome suffirait.
-      Cela est incroyable monsieur Jacotot.
-      Pour les docteurs, oui ; mais pour nos enfans c’est tout simple. Nous faisons des choses qui vous paraîtraient bien plus incroyables, si j’osais vous les dire.
-      Quoi donc ?
-      Voyons si j’oserai. Vous êtes Français, et qui plus est, Parisien ; enfin, et par dessus tout cela, vous êtes docteur és-lettres : et bien ! (je ne sais comment faire pour vous dorer cette pilule), eh, bien ! nos enfans de douze ans écrivent peut-être mieux en français que vous et moi : je dis moi, pour vous montrer que je n’ai pas l’intention de vous insulter, et j’ajoute peut-être, parce que tout est possible, et que cette restriction est toujours plus honnête.
-      Je ne suis pas un grand écrivain ; mais oseriez-vous tenter l’expérience avec tel avocat que je pourrais nommer, sans courir à Paris chercher des émules à vos bambins ?
-      Il y a longtemps que j’ai appelé ces messieurs en combat singulier avec nos marmots ; ils restent chez eux, et je suis forcé d’admirer leur prudence.
-      Adieu.
-      J’ai l’honneur de vous saluer.
Le voilà parti.
Je suis à vous, mes chers élèves.
Vous voulez donc que je vous raconte ce que je fais pour enseigner la musique que j'ignore.

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