Joseph Jacotot E U Musique - Première leçon

Publié le par Joseph Jacotot

Première leçon

faites asseoir l’enfant en face d’un piano

__________________

Voilà la première leçon.


Beaucoup de savans vous dirons que ce n’est pas le métier de tout le monde que de faire asseoir un enfant en face d’un piano.

Que de choses dans un menuet, disait Marcel ; la position du corps, des bras, des mains, des coudes, des doigts. Il y a une infinité d’attentions délicates dont vous êtes tous incapables. De là les mauvaises habitudes, les mouvements d’épaules, les mains en l’air, qui cherchent et accrochent gauchement les touches ; les doigts qui s’y collent où les frappent lourdement comme des baguettes à ressort, en s’étendant tout d’une pièce, au lieu de les effleurer légèrement et avec grâce ; ce pouce, éloigné de la main, ne sera jamais prêt au moment où il doit faire son devoir ; de là un jeu de tâtonnement et par saccades, rien de moelleux.

Peut-être vaincra-t-on grossièrement les premières difficultés, mais, tout étant difficile pour qui ne sait pas s’y prendre, il viendra, dès les premiers jours, des obstacles insurmontables, l’enfant se rebutera, le maître ignorant s’obstinera ; mais en vain emploierez-vous les menaces, les punitions ; l’élève se dessèchera dans les larmes : malheureux forçat attaché au piano, il périra sur cette roue ; ou, s’il résiste, cette machine jouera du piano comme on joue des castagnettes.

Tout cela, parce qu’un ignorant a eu l’orgueil de ne pas consulter un savant, qui lui aurait appris à s’asseoir, comme les élèves de la vieille méthode, dont aucun n’est mal assis, grâce aux principes.

Si vous écoutez les savants, vous ne ferez jamais rien. Un savant est une véritable machine à objections. Du courage, mes chers élèves, soyez homme une fois, imitez-moi : je ne sais pas m’asseoir avec grâce  devant un piano, et tous mes enfans n’y font pas plus mauvaise contenance que les autres.

Mais, quand votre enfant sera assis, que lui direz-vous, demande un autre pianiste ?

Un moment  monsieur le musicien, s’il vous plait, je n’ai point de raison  pour douter de l’intelligence des musiciens, mais l’expérience m’a instruit. On a prétendu que j’étais obscur, que je rabâchait sans cesse des choses inutiles, et que je coulais trop légèrement quand il était question d’expliquer la marche des exercices. « On trouve de tout, dans son livre, excepté la méthode ». Par exemple, dans le premier volume, en parlant de la lecture, je me suis contenté de dire que le maître lisait : Calypso, Calypso ne, etc. , et que l’élève répétait.

Eh bien ! un philosophe m’a avoué qu’il avait eu toutes les peines du monde à débrouiller ce chaos, et que, sans l’habitude qu’il a de déchiffrer les vieux manuscrits, il ne serait jamais sorti de ce labyrinthe.

J’aurais du dire :

1°) On prend un livre ; encore ; faute de spécifier quel livre, le savant serait resté immobile, dans sa bibliothèque, comme l’âne de la fable entre les deux boisseaux d’avoine : car telle est la supériorité de l’homme, qu’il fait la bête quand il lui plaît ; mais la réciproque n’a pas lieu.

Je ne comprends pas est le grand mot, la grande objection contre l’Enseignement universel.

-      Mais vous avez beau dire, mon cher maître, je ne vous comprends pas toujours, et je suis pourtant un de vos disciples. Je crois, moi, à votre méthode pour ce que j’ai vu ; mais quant à la musique, j’avoue que je n’y crois point.

-      Niez-vous l’application ?

-      Non ; mais ...

-      Voilà une réticence qui vous trahit. Combien de fois avez-vous été pris pour dupe, en niant un résultat dont vous ne conceviez pas la possibilité ?

-      Oh ! Très souvent, je l’avoue.

-      Eh bien ! Soyez modeste, et, quand il vous prendra de trancher, comme les savans de la vieille méthode, souvenez vous que vous n’êtes pas forts pour juger de la possibilité d’un fait que vous ignorez. Ne croyiez-vous pas qu’un enfant ne pouvait pas écrire en français comme les grands écrivains ?

-      J’ai vu le contraire.

-      Ne regardiez-vous pas comme impossible l’application de la méthode à l’étude du latin ?

-      Je pensais qu’il était nécessaire de commencer par les principes ; mais j’ai abjuré cette erreur.

-      Pourquoi ne le dites-vous pas tout haut ?

-      C’est que je n’ose attaquer en face le préjugé du public ; je ne suis pas frondeur de mon naturel.

-      Dites que vous n’êtes pas convaincu.

-      Mon cher maître, je vous assure ...

-      N’assurez pas, et surtout point de condescendance pour un individu dont l’opinion ne peut faire loi. Je le vois bien, vous avez été ébloui par quelques faits isolés, mais vous n’avez pas l’entière conviction ; dans ce cas, il faut se taire et continuer à regarder les faits avec attention. Ne craignez point surtout de le déplaire en manquant à défendre mon système. Vous oubliez toujours qu’il ne s’agit pas de moi ; que c’est dans votre seul intérêt que je parle. Si je dis la vérité, profitez-en, j’en serai charmé. Si vous croyez que je suis dans l’erreur, n’adoptez point la méthode, je n’en serai point irrité. Mon système ne m’est bon à rien, et votre amitié m’est précieuse. L’envie d’être utile m’a fait tant d’ennemis ; leur plaisante colère m’a fait tant rire, qu’ils ne me pardonneront jamais les sottises qu’ils débitent ; pardonnez-moi seulement l’opiniâtreté de mon zèle, et je n’en demande pas davantage.

-      Mais, mon cher maître, vous ne savez peut-être pas que vous êtes fort difficile à contenter ; on ne peut pour ainsi dire qu’aller machinalement lorsqu’on fait route avec vous. C’est ce que nous reprochent les antagonistes, et ces reproches me font peur. Il est vrai de dire que jusqu’à présent nous avons été traînés plutôt que conduits. A chaque essai nouveau nous contestons d’avance le résultat annoncé ; il se montre, et nous faisons un pas forcément. Oserais-je vous l’avouer, il m’est arrivé quelquefois de désirer tout bas que le succès trahit vos espérances.

-      C’est une faiblesse que je connais très bien ; il n’y a rien de nouveau pour moi dans cet aveu.

non ignara mali miseris succurrere disco

dirait un philologue. Mais rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul qui ayez besoin que l’Enseignement universel soit une chimère ; c’est le tort de cet amas de criailleurs qui vous épouvantent. Celui qui n’a pas cru à l’expérience sur les langues ne peut guère désirer que l’universalité soit démontrée ; car enfin, c’est une petite fiche de consolation de pouvoir dire : J’ai nié l’application aux langues, il est vrai ; le fait m’est démontré aujourd’hui, j’en conviens ; mais je n’avais pourtant pas un tort complet, car la méthode ne peut être appliquée à l’étude de la musique.

Un autre dit : J’ai bien plus besoin encore que cette méthode soit décriée ; mon devoir était de la proclamer, et, dès le premier mot, ou par vanité, ou par un autre motif peut-être encore plus vil, j’ai fait mes efforts pour l’étouffer dans son berceau.

Moi, ajoute celui-ci, je serai perdu de réputation littéraire. Je suis le coq de mon endroit en fait de belles lettres et de métaphysique ; on sait que j’ai des enfans. Né frondeur, j’ai parlé avec mépris de la vieille routine ; j’ai ma méthode à moi, je commence par la grammaire générale, et tout le monde m’admire. Si j’enseigne la musique à mes enfans, par la méthode du fou, ils seront musiciens à la vérité, mais me voilà, moi philosophe du pays, devenu bête de somme et attelé au char du charlatan. J’aime mieux que mes cher petits ne sachent jamais une note ; je leur apprendrai d’ailleurs la métaphysique de l’art avec les mots basse fondamentale et double emploi ; il n’en faut pas davantage, s’ils ont mon aplomb, pour inspirer une terreur panique aux bonnes gens. Ils ne seront pas musiciens, mais ils jugeront les musiciens. Périsse l’Enseignement universel !

Un lecteur de la Quotidienne ne fait pas tant de façons. Il va droit au but :

-      Que veut cet homme ?

-      C’est une méthode monsieur.

-      Pourquoi faire ?

-      Pour tout apprendre.

-      Allez, imbécile, vous prenez mal votre temps ; il fallait dire cela plus tôt.

-      Je ne le savais pas.

-      C’est dommage pour vous, monsieur, vous auriez pu brailler cela dans un club ; on aurait fait mention de vous au procès-verbal ; peut-être auriez-vous obtenu les honneurs de la séance et l’accolade fraternelle du président en bonnet rouge. Aujourd’hui, voyez-vous mon cher, il ne s’agit pas d’apprendre vite ; on apprend lentement ; c’est bien comme cela ; il vaudrait mieux qu’on apprît pas du tout ; mais enfin, les collèges sont vieux, c’est toujours une petite garantie.

-      Quelle horreur ! S’écrie un abonné de la Pandore, un ami des Lumières. Fi ! monsieur l’obscurant, bon homme de lettres que vous êtes ! Pourquoi tenir ainsi le peuple dans l’ignorance ?

-      Belle question ! Pour un homme d’esprit, vous ne montrez pas beaucoup de sagacité.

-      Le peuple n’est jamais plus soumis aux lois que lorsqu’il connaît ses devoirs ; l’instruire c’est travailler à son bonheur.

-      Assez, libéral ! Nous savons par coeur tout ce que vous allez dire. Il n’est pas nécessaire de découvrir mes intentions lorsque je déclame contre la philosophie, je n’en fais pas mystère, et vous n’avez pas grand mérite à deviner une énigme dont je ne cesse de vous dire le mot. Mais le fou a dit « connais-toi toit même. » Eh bien ! Pourquoi voulez-vous que le peuple soit éclairé ? Quel est votre but ? Quels sont vos projets ? Je n’ai pas besoin que le peuple sache lire la Quotidienne ; on lui dira ce qu’elle contient, cela suffit. Vous avez besoin, vous, qu’il sache lire, pour augmenter le nombre des abonnés de la Pandore, qui ne sont hélas ! Que trop nombreux : voilà pourquoi j’attaque l’enseignement mutuel, et c’est pour cela que vous le vantez. Au moins, moi je suis sincère et je dis toute ma pensée. Vous, au contraire, vous aimez la réticence parce que vous en avez besoin. Vous avez la sottise de recommander aux pères de famille l’ouvrage du charlatan, et vous ajoutez que sa méthode est bizarre ; voilà ce que c’est quand on ne va pas droit, quand l’allure n’est pas franche on ne sait ce qu’on dit. La méthode propose un moyen court d’apprendre à lire et à parler une langue quelconque, et vous la prônez ; l’auteur déclare que ses enfans écrivent aussi bien que vous, qui vous en piquez, et cela vous a paru bizarre. Allons donc, libéraux, cela ne vous sied point ; il y a là un petit air de fausseté peu libérale ; dites franchement qu’on ne peut pas apprendre à écrire comme vous ; nous vous soutiendrons, et le pauvre auteur sera étouffé dans nos embrassemens

Voilà, mon cher élève, les discours qui vous effraient ; remettez-vous d'une alarme si chaude, et écoutez la seconde leçon.

Commenter cet article

Russalka 27/12/2006 11:02

La seule manière de faire s'asseoir un enfant devant un piano est de le faire en vérifiant qu'il n'y ait de contraction musculaire en aucun endroit de son corps.Tout noeud à un quelconque endroit entraine des séries de catastrophes motrices en d'autres lieux. C'est la base. De là découle la position naturelle des mains, que tout enseignement rigide et obsédé de positions canoniques finit par empêcher... Si on laisse l'enfant explorer seul le clavier, d'abord devant lui puis en élargissant le champ vers les aigus et les graves, il trouve tout seul la gestuelle qui lui convient (qui convient à sa morphologie, sa vitesse, sa musculature, sa souplesse, lesquelles diffèrent selon chaque être) ce sont très précisément les fondements de la méthode Martenot, traitée pendant des années comme un fou mais dont bien des grands pianistes se sont trouvés fort aise pour rééduquer leurs mauvais penchants pris... dans des études très orthodoxes;