Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon - La vérification.

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 84 à 86




La vérification.


   

    Voilà un exercice nouveau : la vérification. Rien n’aide plus la mémoire que cet exercice. Je ne puis oublier ce que j’ai une fois retrouvé dans mon livre, puisque mon livre ne sortira pas de ma mémoire.

L’exercice que je propose, résultant de la maxime Tout est dans tout, doit durer toute la vie. C’est le moyen de continuer son éducation sans maître, d’après les habitudes contractées dans l’enfance ; tandis que nous devons, pour ainsi dire, oublier la route ancienne, pour nous en faire une autre , quand nous sommes sortis des écoles ordinaires, où l’on donne des réflexions toutes faites, avec cette maxime encourageante : C’est monsieur untel qui l’a dit. Retenez-le bien. Car si vous l’oubliez, vous ne serez plus capables de le retrouver. Du reste on ne répète rien ; par conséquent, on retient peu de chose de ce qu’on a étudié pendant long-temps.

    Ne vous méprenez pas : ceci ressemble à la critique de ce qui se fait. Je n’ai cependant pas l’intention de faire changer aucun usage. C’est un écueil que je signale dans l’intérêt des professeurs de notre méthode. Les autres ne doivent rien comprendre à tout cela. Un  petit auteur de dix ans est un monstre à leurs yeux. Ils se défient des fruits précoces, et ne répéteront point notre expérience. Le monde va comme il allait et comme il ira. Je serais fou si je pensais réformer le genre humain.

    L’homme est libre, mais l’espèce ne l’est pas : elle est soumise à des lois fixes et invariables. Chaque homme a le pouvoir en lui d’enfreindre ces lois de société, et de faire mieux ou plus mal que son espèce ; mais l’espèce d’aujourd’hui est l’espèce d’autrefois, ni meilleure ni pire : elle restera ce qu’elle est jusqu’ à la consommation des siècles.

    C’est donc à vous que je m’adresse, à vous seuls qui avez reçu l’éducation que vous vous êtes chargés de transmettre. Vous trahiriez la confiance des parents si vous n’étiez pas exacts à faire faire tous les exercices dont vous avez vu l’efficacité. Vous seriez aussi coupables que le serait l’homme de la vieille méthode, dont le résultat est certain pour lui après sept ans, s’il entreprenait de vous imiter sans avoir la conviction du succès.

    Puissé-je être aussi sûr de la constance de l’un que je suis sûr de l’opiniâtreté de l’autre !
   Cependant je ne parle que de l’espèce, et jamais des individus. Le plus âgé des savans à qui j’ai communiqué la méthode, est un de ceux qui l’ont le mieux comprise. Il peut donc se trouver des hommes qui renoncent à leurs préjugés.    
    Mais ils doivent être rares : cela suppose une bonhomie qui n’est pas commune. Quiconque a des prétentions à l’esprit, doit rejeter avec dédain notre système, et même nos expériences. Au reste, comme je n’ai rien à démêler avec les savans, mais seulement avec ceux qui ont besoin d’être instruits, je suis bien aise de leur dire ici que je n’ai refusé mes leçons à personne, avant l’arrêté de S.M. sur l’instruction primaire ; que, depuis cette époque, je me suis conformé aux lois, comme je le devais, et que j’ai refusé aussitôt d’enseigner les objets compris dans l’arrêté ; mais j’ai continué à rendre service  à tous ceux qui sont venus me prier de leur enseigner autre chose.


Je suis toujours disposé à aider les individus de mes conseils : la perfectibilité de l’espèce est à mes yeux une billevesée philosophique.



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