Réponse de Joseph Jacotot au ministère de l'instruction publique (dernière lettre de l'échange)

Publié le par Joseph Jacotot


A monsieur l’administrateur pour l’instruction publique, les Sciences et les Arts.


Monsieur l’Administrateur,


Je m’empresse de répondre à la seconde lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire en date du 18 Novembre 1826.

Si c’est en qualité d’administrateur et d’ami des sciences que vous me faites l’honneur de m’écrire, je vous prie d’observer que je n’ai jamais désiré établir l’enseignement universel ; je l’ai déclaré plus d’une fois dans mes écrits.

L’enseignement pur n’est à mes yeux qu’un bienfait pour les pères de famille qui sont ruinés par les dépenses exorbitantes qu’occasionne la vieille méthode.

J’ai dit que l’enseignement universel pourrait être cependant très utile, même dans l’ordre social, mais je n’oserais jamais le proposer à aucun gouvernement européen, tant la vieille méthode a jeté de profondes racines dans le vieux monde.

J’ai donné à entendre que je ne me refuserais cependant jamais à aider de mes conseils une société qui les réclamerait et qui voudrait disposer de ma bonne volonté à cette égard, avec une confiance pleine, entière, sans réserve, et sans aucune explication préliminaire, même sur les subsides dont vous me parlez, enfin, sans autre garantie que celle qu’aurait donné au Souverain la connaissance des faits et de mon caractère.

Si donc, monsieur l’administrateur, c’est par pur zèle pour le progrès des sciences que vous me demandez des renseignemens, je crains, d’après tout ce qui s’est passé, est même, d’après les précautions auxquelles votre devoir vous oblige, que vous n’attachiez point à l’établissement de l’enseignement universel, toute l’importance que j’y attache moi-même d’après mes préventions d’inventeur.

Je pense qu’il serait impossible que nous nous entendissions à ce sujet, et je me suis fait une loi, comme vous avez pu le voir dans mes écrits, de ne faire aucune tentative à cet égard envers quelque gouvernement qu’il soit.

Mais si sa Majesté, à qui je dois tant, désire quelque chose de moi, je suis sous sa main ; qu’Elle dispose à son gré ; je me trouverais trop heureux de renoncer à mes propres opinions pour Lui plaire. Il suffit, mais il est nécessaire que je sache, de la bouche même de sa Majesté, que c’est pour Elle, et par Elle que je dois agir.

J'ai l'honneur, etc.

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