Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon Ex. 9

Publié le par Joseph Jacotot



 Pages 86 à 90

Neuvième exercice

Le maître donne à faire des traductions, par exemple : Les regrets de l’ambitieux, sur les regrets de Calypso.

LES REGRETS DE L'AMBITIEUX

« L’ambitieux ne peut se consoler de la perte de ses titres et de ses dignités. Dans sa douleur, il ne peut plus supporter la vie. Il se voit abandonné des flatteurs qui l’entouraient, et qui le fuient. Il ne trouve en lui-même aucune consolation. Il sent, dans son âme, un vide affreux qu’il ne peut remplir. Les faveurs dont il avait joui, les projets qu’il avait conçus, ne lui paraissent plus qu’un songe.
Tout lui rappelle d’amers souvenirs, et ses pensées se tournent sans cesse vers l’objet éternel de ses regrets et de son désespoir. »

Le maître : Où avez-vous vu cette expression : Ne peut se consoler ?
L’élève : Dans le premier paragraphe du premier livre : Calypso ne pouvait se consoler.
Le maître : Est-ce le même sentiment ?
L’élève : Oui, car ce sont des regrets de part et d’autre.
Le maître : Et cette expression : Supporter la vie ?
L’élève : Dans le premier livre, Télémaque, condamné à l’esclavage par Aceste s’écrie : Otez-moi la vie que je ne saurais supporter.
Le maître : Je ne vois pas que ce soit la même circonstance.
L’élève : Oui ; car Télémaque songe au malheur d’une condition qui lui paraît plus dure que la mort.
Le maître : Mais où avez-vous trouvé cette expression abandonné des hommes ?
L’élève : Dans le quinzième livre, Philoctète racontant ses malheurs à Télémaque lui dit, en parlant de sa misère après le départ des Grecs de l’Île de Lemnos : Là, abandonné des hommes , etc.

Voilà un nouvel exercice très important : c’est la traduction. Les regrets de Philoctète, dans le premier exemple, sont une imitation. Il n’y a que le nom et les faits à changer ; les expressions conviennent presque toutes aux deux sujets, parce que le sentiment que Philoctète éprouve a beaucoup de rapport avec celui de Calypso. Quand nous parlons des regrets de l’ambitieux, nous généralisons davantage les faits ; il ne s’agit plus de grotte ni d’antre : nous ne pouvons imiter que les réflexions de l’auteur ; et c’est cette espèce d’imitation que nous appelons traduction.

On peut traduire toutes les réflexions et même toutes les suites de réflexions. C’est une source inépuisable d’exercices. On demande tantôt les regrets de l’ambitieux, tantôt ceux de l’avare etc. L’analyse de l’idée regrets se trouve dans l’auteur, et tout le monde la savait avant de l’avoir lue ; l’analyse de l’idée ambition est encore dans le livre, et d’ailleurs on la connaît aussi d’avance : de sorte que celui qui a vérifié que Télémaque ne contient que des réflexions que tout le monde a faites, celui qui a appris la langue par nos exercices, est propre à tout. C’est véritablement ici le développement oratoire qu’on imite, dès qu’on aperçoit un rapport entre le sujet qu’on se propose et le sujet traité par l’auteur. C’est ce que nous faisons tous au moyen de nos lectures qui nous inspirent à notre insu.

Sous ce point de vue, Fénelon est la traduction d’Homère et de Virgile. Bossuet, Cicéron sont dans Fénelon. L’élève de l’Enseignement universel, qui les aura reconnus dans son livre, aura acquis des connaissances fixes et durables, puisqu’il n’oubliera jamais ce qu’il a si souvent répété.
On ne voit dans chaque leçon qu’un exemple ; mais le maître, élevé dans la méthode, sait bien ce qu’il doit faire ; et ce que j’écris n’est pour lui qu’un memento. Les autres ne voudront pas faire l’expérience, et n’ont, par conséquent, pas besoin de plus grands développements.


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