Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon Ex. 10

Publié le par Joseph Jacotot


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Dixième Exercice


Le maître donne à faire des synonymes d’expression ; par exemple :

SAISI DE DOULEUR ; PRESSÉ PAR LA DOULEUR ; ABATTU PAR LA DOULEUR ; PLONGÉ DANS LA DOULEUR.


« La différence et la ressemblance qu’il y a entre ces expressions est grande ; car, saisi de douleur, annonce une douleur qui arrive à l’instant, qui prend le cœur dans un moment où l’on ne s’y attendait pas.
« Pressé par la douleur, semble dire que la douleur met le cœur à l’étroit, ne laisse aucun repos, elle pousse continuellement.
« Abattu par la douleur, signifie que la douleur surmonte les forces et éteint le courage.
« Plongé dans la douleur; cette expression nous représente une grande étendue de douleur. Quand on est plongé dans la douleur, on est aussi pressé et abattu. »

LES COUPS DE LA FORTUNE ; LES OUTRAGES DE LA FORTUNE ; LES RIGUEURS DE LA FORTUNE.

" Il existe dans l’imagination des hommes une puissance supérieure qui règle leur destinée, qui décide de leur sort, qui tient en ses mains le malheur ou la prospérité, pour les dispenser  au gré de son caprice, qui relève tout à coup ceux qu’elle a le plus abaissés : c’est la fortune. L’homme est sans cesse exposé à ses coups, à ses outrages, à ses rigueurs.

" Les coups de la fortune sont ces changements prompts, subits, étonnans, effrayans, qui bouleversent la destinée de l’homme, qui l’abaissent, qui l’élèvent, qui le replongent dans de nouveaux malheurs, qui le rendent, enfin, le triste jouet d'un destin immuable dans ses varaitions.
" Les outrages de la fortune sont encore des coups, mais ils sont toujours cruels; ce sont des événements désastreux qui viennent anéantir nos espérances, faire échouer nos entreprises, ou même ajouter à nos malheurs, par des infortunes plus rigoureuses encore que les premières.
" Les rigueurs de la fortune sont les dures lois, les fortes épreuves, les peines amères, auxquelles elle soumet ceux qu'accable son inexorable courroux.

" Il est un asile, un refuge, un secours pour les malheureux, que les coups de la fortune ne peuvent ni ébranler, ni même atteindre, c'est la vertu. En quelque pays, en quelque condition  qu'on soit, on est heureux ( dans un certain sens de ce mot) pourvu qu'on sache réunir les variations de la fortune dans l'invariabilité d'une conduite toujours ferme et sage; par là, on se met à l'abri de ses coups, on sourit à ses outrages, on ne se décourage point de ses rigueurs.
" Qu'il est résigné et content dans son infortune, celui qui reconnait, dans tous ces changemens, la volonté supérieure et infiniment sage de celui qui a tout créé! En voyant les coups de la fortune, il connait la fragilité des choses humaines.
" En ressentant ses outrages, il apprend à placer son espérance en celui qui, seul, est digne de tout amour. Et, épuisant ses rigueurs, il sent que la main paternelle d’un Dieu l’éprouve pour l’épurer."

On peut remarquer dans ces exemples, que l’élève commence à se permettre des expressions qui ne sont point de Fénelon. Il faut lui recommander, à cet égard, une sage réserve. C’est seulement lorsqu’on connaît tout son livre qu’on peut se  hasarder à en imiter les expressions; mais avant, on doit s’imposer l’obligation de copier avec exactitude. En se soumettant à cette règle, l’intelligence finit par reconnaître ce que l’on appelle le génie de la langue, et il n’y a plus de danger à marcher seul. Messieurs tels et tels qui écrivent arabe en Français, ne montrent-ils pas d’esprit ? Oui, sans doute ; mais ce n’est pas de l’esprit français.

Chaque langue a son génie, c’est–à-dire, chaque peuple a ses habitudes. Je ne parle pas des mots : ce sont évidemment des conventions arbitraires dans l’origine; quant aux expressions, c’est l’intelligence qui les a créées. Mais, quoique tout homme ait une égale intelligence, il nous est impossible de deviner quelles sont les expressions reçues chez tel ou tel peuple. Je puis bien, comme homme, avoir l’idée de comparer une chose qui produit beaucoup de maux avec une source, et employer l’expression «  source de maux » ; mais il m’est impossible de deviner si les chinois, par exemple, ont adopté cette comparaison ; si je réunis les deux mots source et maux dans la langue des mandarins, les Chinois se moqueront peut-être de moi, parce que je n’ai pas parlé dans le génie de leur langue. J’ai fait de l’esprit d’homme, mais je n’ai pas fait de l’esprit de Chinois ; et il n’y a que celui-là qui ait cours à pékin.

Il résulte de là que l’homme qui veut parler une langue déterminée doit renoncer aux trois  quarts de son esprit, pour apprendre l’esprit français ou hollandais. L’esprit ne s’apprend pas ; mais l’esprit français s’apprend. On voit de l’esprit dans Fénelon, mille fois plus que n’en montre le premier venu ; et l’on dit que Fénelon a plus d’esprit qu’un autre ; c’est une erreur selon moi : les réflexions de Fénelon sont celles que tout homme a faites ; les signes qu’il emploie, il a dû les apprendre : que lui reste-t-il donc au-dessus de nous en fait d’intelligence ? Rien, absolument rien. Mais il est  un grand homme par son courage et sa patience à étudier et à apprendre, et bien mieux par ses vertus.

Fénelon a dit : Un prince inappliqué se livre, avec une aveugle confiance, à des favoris artificieux et corrompus. Faites traduire par une femme de chambre ; elle va vous dire de sa maîtresse : « Madame a le goût de la toilette et des plaisirs bruyans ; elle ne sait pas ce que c’est que les soins du ménage ; une femme a su lui plaire en flattant ses goûts et ses caprices : elle ne voit pas qu’on la trompe, et ne juge que par les yeux de cette femme qui s’enrichit à ses dépens. »
Descendez plus bas : le valet d’écurie, disgracié par les intrigues de son camarade dira la même chose de son maître. On croit que Télémaque est une école pour les princes : c’est une école pour tout le monde.

Nous sommes tous dans Télémaque ; et moi, qui écris ces lignes, et ceux qui s’en moquent. Tout est dans tout.




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le bateleur 10/10/2007 21:21

Ce travail sur la ressemblance et la différencetout ce qui manque dans une pensée numérisée où les liens disparaissent, où aucun chemin de pensée ne peut plus mener d'un concept à un autre, à moins qu'il n'y ait identité parfaite.Travailler sur le différent mais ressemblant c'est travailler la communication des lieux entre euxcomme nous avons besoin de ce bal des nuances !