Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon dernier Ex-1

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 95 à  101

Dernier exercice – 1


Faites faire des synonymes de composition. Avant de proposer ces synonymes, on s’assure que l’élève sait six livres par cœur, et qu’il connaît les autres par les exercices dont ils ont été l’objet, et les sujets de composition qu’ils ont fournis. On peut demander qu’il donne au moins l’analyse des vingt-quatre livres; et c’est alors qu’on trouve sans cesse des rapprochements et des comparaisons à faire.
On peut faire des synonymes de composition comme on veut, soit en parlant, soit en écrivant. Parler est encore plus utile; car celui qui parle ( d’après nos exercices) sait écrire et la réciproque n’est pas toujours vraie. Il est à remarquer encore que votre élève parlera bien de tout, quand il connaîtra les faits, s’il parle bien de Télémaque, d’Idoménée, etc.; car Tout est dans tout, et nous disons toujours la même chose.

REPAS DU PREMIER LIVRE ; REPAS DU HUITIÈME LIVRE.


    Ces deux repas se ressemblent, en ce sens que l’un et l’autre sont offerts à Télémaque et à Mentor, dans le dessein de les délasser; ils étaient épuisés et avait nagé long-temps ; mais le repas d’Adoam est offert par bienfaisance : son but était de secourir les malheureux, tandis que le but de Calypso était de flatter Télémaque par une bonne réception, afin de lui faire expliquer ce qu’elle désirait savoir.  L’un et l’autre repas se font après un entretien, et sont servis, l’un, par des jeunes nymphes, vêtues de blanc, et l’autre, par des jeunes Phéniciens, vêtus de la même manière. Un concert les embellit; ce concert, dans le premier repas, attendrit Télémaque; dans le deuxième, ce jeune homme goûte les plaisirs qui lui sont offerts par Adoam, mais il n’ose s’y livrer.     Dans le premier, Calypso dissipe la peine de Télémaque; et, dans le deuxième repas,  Mentor dissipe sa crainte.
    Dans le premier repas, Fénelon nous dépeint un jeune homme crédule, imprudent, prêt à se laisser séduire par les trompeuses douceurs qui l’environnent, exposé aux plus grands dangers ( c’est-à-dire environné de plaisirs qui attaquent la vertu) dont il vient de se sauver; au second repas, Fénelon dépeint le même jeune homme, instruit par l’expérience, craintif et se défiant de lui-même.


« Dans le premier repas, Fénelon décrit les mets qui composaient le repas,parce que sa simplicité et la bonté de ces alimens embellissaient sa description : ces mets étaient les productions d’une île où régnait un printemps éternel.
« Dans le second repas, il ne parle point des mets, qui ne pouvaient être extraordinaires ; un vaisseau en pleine mer, ne pouvant offrir rien dont la simplicité et la fraîcheur puissent embellir le récit d’un repas. »

    On a fait une objection : Télémaque , toujours Télémaque, et rien que Télémaque ; c’est un cercle bien étroit pour le génie. Tous ces élèves-là seront jetés dans le même moule; il n’y aura rien de plus monotone que la conversation de ces messieurs, rien de si lâche et de si contourné que leur style.
    D’abord, je souhaite à tous ceux qui font l’objection, de bien savoir leur Télémaque; je le souhaite à tout le monde; on aurait pu, de son temps, le souhaiter à Fénelon lui-même. Mais il faudrait qu’ils l’eussent, comme nous, tellement répété, que les expressions leur fussent aussi familières que celles de la conversation qu’ils ont apprises par cœur, par la méthode de l’Enseignement universel; enfin, qu’ils puissent dire à propos, comme bonjour ou bonne nuitsaisi de douleur ou abattu par la douleur, etc.
C’est alors seulement qu’ils en sentiraient tout le prix.

    Je les prie d’observer ensuite que ce reproche est inhérent à toute méthode d’instruction commune. Il est certains livres classiques qu’on met entre les mains de tous les élèves, et on n’a pas encore songé à craindre cet inconvénient. Il est vrai que, quoique sans y avoir songé, on s’est arrangé de manière à le prévenir, en nous faisant changer souvent de livres, dont on ne répète, par conséquent, jamais aucun. Mais, nous, voudrait-on que, nous bornant à un seul auteur, nous prissions la précaution de ne pas l’apprendre de crainte de le trop bien retenir ? Quand nous sortons des collèges, ne parlons-nous pas avec ce que nous avons appris et retenu ?

    Mais tout cela rentre dans des discussions interminables : ne vous jetez point dans ce dédale. Contentez-vous de savoir, par expérience, que cette route conduit beaucoup plus vite que la vieille. Faites, et laissez dire.

    Vaccinez cet enfant, et il n’aura pas la petite vérole, a dit un Anglais. Prouvez-nous comment il est possible que la vaccine garantisse de la petite vérole ? ont d’abord crié les médecins. Puis le peuple a répété : prouvez-nous, prouvez-nous ! Et Jenner vaccinait. Enfin les médecins l’ont imité, les gouvernemens ont encouragé, ordonné la vaccine, et des milliers d’ hommes non vaccinés périssent encore de la petite vérole. L’espèce humaine est comme cela ; l’homme est libre, le genre humain ne l’est pas : il appartient à la petite vérole pour toujours. Il paraît changer quelquefois, mais c’est une apparence : il pourra bien un jour troquer la petite vérole pour la peste; mais jamais il n’adoptera la vaccine, ou bien ce sera pour quelque mauvaise raison que j’ignore. Tous les individus peuvent être raisonnables; le genre humain ne peut pas l’être. Il ne discute rien, il roule, comme les planètes, par des lois éternelles, qui règlent jusqu’aux anomalies que nous croyons apercevoir dans son cours.


    Un homme raisonnable choisit le médecin et le précepteur de son fils ; le genre humain n’y fait pas tant de façons.

« - Votre fils est dans l’âge d’apprendre, il faut lui donner un maître. Vous êtes malade, il faut appeler quelqu’un. Que prenez-vous ? Il faut prendre quelque chose.

- Mais appeler qui et prendre quoi ?
- Cela serait trop long à discuter : appelez quelqu’un, et prenez quelque chose.
- Mais quel maître ?
- Belle question ! donnez-lui un maître que vous paierez.
- Mais quelle méthode suivra-t-il ?
- Qu’importe ? Tout chemin mène à Rome. »

Voilà le proverbe. C’est la sagesse des nations qui a parlé.

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